
La fin de l’année approche. Avec elle, des départs de collègues, des arrivées dans de nouveaux établissements.
“Je commence mon métier cette année, est-ce que tu as des conseils ?” m’a-t-on fréquemment demandé ces derniers jours. Après m’être consumé de gêne (j’ai toujours l’impression que si j’essaye de bafouiller une suggestion, le monde entier va me pointer du doigt en éclatant de rire), j’ai tenté une mini-trousse de survie pour les nouveaux venus dans le monde de l’Éducation Nationale, que ce soit en collège, en lycée, en REP ou au lycée français de Katmandou.
NdlR : Ce qui suit n’engage bien entendu que l’auteur de ces propos, ainsi que ses dix-huit personnalités surnuméraires.
1. Porte un masque qui te ressemble.
Oui je sais, ça fait même pas vingt lignes et on patauge déjà dans le manuel de développement personnel bon marché. Mais quand bien même. Tu as obtenu ton CAPES, tu as été recruté par l’Éducation Nationale ou même par Pôle Emploi, peu importe. La première chose à faire est de te demander comment tu veux enseigner. Au plus profond. Parce que, que l’image de prof idéal que tu vises soit un atout précieux ou un handicap, que tu aspires à rénover tout le système ou à faire cours dans un silence de cathédrale, tes idéaux influeront forcément ta façon d’interagir avec les élèves. Ils feront que tu t’engageras à pieds joints dans un projet ou que tu te sentiras très mal à l’aise quand on te proposera le projet voyage vers l’Espagne en monocycle. Et les élèves, qui passeront leurs journées à t’observer, comprendront très vite qui tu es.
Pour te protéger, tu devras te forger ce fameux masque, cette persona. Mais il ne tiendra que s’il épouse les formes de ton visage. Tu ne deviendras jamais un monstre d’organisation si tu as du bordel chevillé à l’ADN. Ça n’est pas grave. Parce que tu es bourré de tout un tas d’autres talents. Prends le temps de les explorer.
2. Prépare tes cours.
*bruit d’une porte ouverte enfoncée*
Tes cours sont l’alpha et l’omega. Oublie tes projets, tes idéaux, tes envies de réformer le système éducatif français, ton désir de connaître chacun de tes élèves ou de les faire rentrer dans le rang. Assieds-toi pour le moment sur ton souhait d’apporter quelque chose d’unique aux mômes. Tout ça n’a aucune valeur, tant que tu n’es pas capable de faire un cours. À savoir, pendant 55 minutes, d’organiser ton temps et ta classe pour faire apprendre tes élèves sur le sujet que tu as choisi.
Oui, c’est violent de le dire. Mais ce passage-là est essentiel. Prétendre le contraire n’est que mensonge.
Il n’est ni honteux, ni rétrograde de commencer par réviser ses classiques. Tu ne pourras innover, si tu le souhaites, que par rapport à de l’existant. Tu ne pourras ajouter ta touche, tes envies que si tu maîtrises tes classiques. Un cours. 55 minutes. Un rappel des leçons précédentes, des activités, variées. Une trace écrite. Le contrôle de l’adulte sur la façon dont ce temps se déroule. Ne pas se sentir contraint de cocher toutes les cases du dernier ouvrage de pédagogie que l’on a lu; Ce n’est rien de plus. C’est énorme. Si tu parviens à faire ça, si tes cours sont en place, tu pourras tout tenter. Mais ta base, ta fondation est là. Fais-moi confiance. Tu gagneras alors tellement de temps pour le reste.
3. Ne t’isole pas.
Je l’ai dit et répété mille fois. Dès le début de l’année, trouve tes alliés. Que ce soient ceux avec qui tu bosseras pour mettre en place des cours communs ou avec qui tu boiras des coups (ou les deux, bien entendu). Trouve la collègue à qui tu peux dire que c’était le zbeul total dans ta classe de 11h30 à 12h30, celui qui a des vannes vraiment drôles. Cherche la personne qui enseigne comme toi, celle qui n’est pas d’accord et veut en parler.
Tu as probablement énormément de force. Alors préserve-la, en la confiant à d’autres.
4. Sois gentil.
Ça c’est mon petit bonus rien qu’à moi. Mais sans déconner. C’est important. Crie, tempête, hurle sur Lucile qui te regarde comme si tu avais du caca sur le nez, traite Mourad de petit con en salles de profs, parce qu’on ne parle pas aux filles comme ça, lève les yeux aux ciels à la fin du cours quand les sixièmes ont ENFIN fini de sortir, vitupère contre tes collègues qui se plaignent tout le temps quand tu rentres chez toi.
Mais que ce ne soit que temporaire. Que de la catharsis.
Ton boulot de prof sera infiniment plus riche, infiniment plus beau si tu refuse l’amertume et la rancoeur, à l’encontre des enfants comme des adultes, quelle que soit leur position et leur hiérarchie. Tu vas passer au moins dix mois dans ce bahut. Et non, ce ne sera pas qu’un métier, crois-moi. Alors efforce-toi de rendre cet endroit un tout petit petit peu plus beau lorsque tu repars.
Pas par altruisme. Juste pour toi. Parce que quand les choses se gâteront, un peu ou beaucoup, c’est ça aussi qui t’aidera à tenir.
Oh et pour finir : appelle.ton.futur.bahut. Surtout les trois futurs collègues de français d’Ylisse, on attend de vos nouvelles !