
Why are you so concerned?
Do you really care
Or do you feel responsible?
Now the tide has turned
Won’t you try to clear the air ?
Let your conscience be your guide…
Pourquoi te sens-tu si impliqué ?
Est-ce que tu y attaches vraiment de l’importance
Où est-ce que tu sens responsable ?
Maintenant que les choses ont changées
Tenteras-tu d’arranger la situation ?
Laisse ta conscience te guider.
Ayreon – The human equation
Je pars pour le boulot avec en tête ces vingt-huit secondes d’Ayreon qui me semblent tout ce qui me plaît sur le double album “The human equation” que je me suis envoyé ce week-end. Vingt-huit secondes sur plus de deux heures de musique.
Et c’est de musique justement, qu’il est question, ce matin. Je retrouve S. qui a envie de faire chanter ses sixièmes en ma compagnie. J’adore quand S. me raconte sa vie, qu’il s’est enfermé, cette nuit, hors de chez lui parce qu’il avait envie de flan – je suis pas sûr que c’est bien pour ça, j’étais encore dans le gaz, en même temps, ça lui ressemble bien – et que du coup, il est un peu à l’arrache.
On se retrouve donc à parler de “La mauvaise réputation” à des petits 6èmes qui commencent à scander le texte, après qu’on se soit rendu compte qu’il dit quand même beaucoup “cul”, ce Georges Brassens, et qu’il est sub-ver-sif, avec ses niveaux de langue mélangés. L’univers et la façon d’enseigner de S. ne ressemblent à rien de ce que j’ai connu, et c’est absolument parfait. Je me nourris de ça. Je suis un lézard qui grimpe sur les épaules de géants pour mieux travailler. Je le dis sans mépris. C’est pas facile, quand tu es un lézard, d’escalader des figures mythologiques.
En parlant de figures mythologiques, il est temps de rejoindre T., pour deux heures avec les 3èmes A(pocalypse), dont on vient d’annuler une sortie scolaire. Je m’attendais à retrouver des adolescents fumasses, ils sont à peine hargneux. Le seul souci est que I. et M., les deux élèves choupidoudou coeur coeur love qui constituent le moteur de la classe sont absentes. Et sans leurs gentils vannes, leur capacité à comprendre quand la classe galère et qu’il faut se mobiliser pour faire avancer le cours, eh bien c’est plus que laborieux.
Car la 3ème A(pocalypse) n’est vraiment pas une classe classique. C’est un endroit dans lequel on a regroupé la majorité des élèves de troisième en grande difficulté d’apprentissage.
Du coup, avec T., nous explorons les subtilités des conceptions du bonheur selon Créon et Antigone avec F., qui porte aujourd’hui un bracelet qui fait drelin drelin drelin drelin (au deuxième drelin, je lui propose aimablement de l’enlever, les yeux injectés de sang) et qui explique à l’écrit que “Antigone elle s’en fout, elle peut faire ce qu’elle veut et le monsieur, il peut pas l’obliger.” Avec E., élève vive, trop vive à l’oral mais totalement démunie à l’écrit, avec C., dont la voix ne dépasse pas les trois décibels et demi et se met parfois à bouder sans aucune raison apparente. Avec M., dont la sensibilité oscille entre celle d’une sculpteuse sur cristal et d’un Hell’s Angel.
Nous finissons le cours rincés.
Doublement, étant donné que de facétieuses divinités de la pluie décident de déclencher une averse quand nous allons acheter notre maigre pitance.
Retour en cours avec les sixièmes Glee. Vrai moment de pause, tandis que C. et moi nous baladons dans les rangs pendant que les mômes rédigent gentiment des scènes de théâtre autour du Roman de Renart (spoiler : Renart se fait draguer par une paonne, et s’introduit dans le château d’un cerf amateur de danse courtoise).
Je me demande si, comme je l’entends parfois, nous avons fait, avec les profs de cette classe, de la sixième Glee une classe “d’élite”. Et puis je vois M-L qui n’arrive pas à reboucher son stylo, J. qui est en train de lécher consciencieusement sa table “parce qu’il y a un truc sucré dessus, monsieur”, A. qui balance discrètement des méchancetés sur la classe d’à côté. Non. Définitivement pas une classe d’élite. Mais une classe heureuse. Cheffe pense que toutes les classes devraient avoir un projet pour les maintenir. Un but plutôt. Qu’elles aient toutes un but pour les maintenir dans le système. L’heure sereine que nous avons eu ce matin avec S. en est la preuve.
But que j’ai du mal à trouver avec les troisièmes Daleks que je retrouve, durant deux heures. Ceux-ci se désactivent désormais dès qu’il est question de se confronter à la difficulté. Ou plutôt à la découverte intellectuelle. Les activités que j’ai prévues autour de poésies un peu complexes de Rimbaud se heurtent à un mépris à peine poli, tandis que les exos consistant à remplir un tableau de figures de styles remporte un grand succès. Impossible de les faire sortir de l’application pour entrer dans quelque chose d’un peu plus grand ou exigeant. Leur but à eux, avoir le nez sur une feuille, remplir des lignes et des cases. Pendant deux heures, se mettre en apnée dès qu’il est question de leur parler un peu plus littérature, ressenti, sensibilité.
Dur.
Dernière heure, à nouveau avec la sixième Glee. J’ai l’aveuglement de leur proposer un défi : le premier groupe à compléter le bilan de la leçon gagnera. Quoi ? Rien, gagnera.
Les schtroumpfs ont des éclairs dans les yeux, hurlent des réponses à leurs secrétaires qui en sont à déchirer le papier à force d’écrire, tout en jetant des regards furibards à leurs concurrents. J’avais tablé pour cinq minutes de boulot pour le groupe le plus performant : ils mettent quarante-cinq secondes et c’est parfait.
Et le jeu fini, on se remet à rigoler ensemble devant Géronte que sa fille empêche de parler, hi hi, c’est marrant monsieur.
Marrant certes. Mais un peu flippant tout de même.
Il est 18 heures, je suis au bahut depuis huit heures moins dix, j’ai donné sept heures de cours et ne sais plus trop comment je m’appelle. Il ne reste plus que le petit détail du
CONSEIL D’ADMINISTRATION.
Qui va durer.
Deux.
Heures.
Trois.
Fuckin’
Quarts.
Deux heures trois quarts à détricoter le règlement intérieur pour finalement en changer un mot (littéralement), pour nous présenter la vidéosurveillance de l’établissement – à titre privé, cela me terrifie, et qu’une partie de moi-même l’approuve me terrifie plus encore – pour réévoquer des problèmes mille fois évoqués, et qui, une fois encore ne trouveront pas leur résolution. Deux heures trois quart pour relire intégralement le travail qu’à fait un CPE, à l’interroger et en douter pour conclure que, finalement, il a fait un excellent travail.
Et pour terminer, une lettre ouverte des parents d’élèves. Beaucoup de reproches. J’entends respect, bienveillance, autorité, excellence. Pas assez donnés aux mômes. La réunion se termine dans un silence de mort. J’enjoins les collègues, amis à éclater de rire aussi. À se dire que la réalité du collège est terriblement difficile à concevoir, même quand on est parent d’élève. À se dire que oui, il y a des dysfonctionnements dans le bahut, mais qu’ils ont à mille lieux que ceux que l’on nous a balancé. Et qu’on y pensera ensemble. Quand tout le monde en aura moins marre. Sera moins épuisé.
Je pousse la porte de chez moi. 21h40. J’ai encore à la tête tous les mots de cette lettre. Et toutes ces questions. À quel point ces reproches sont-ils fondés ?
Pourquoi te sens-tu si impliqué ?
Est-ce que tu y attaches vraiment de l’importance
Où est-ce que tu sens responsable ?
Maintenant que les choses ont changées
Tenteras-tu d’arranger la situation ?
Laisse ta conscience te guider.
Why are you so concerned?
Do you really care
Or do you feel responsible?
Now the tide has turned
Won’t you try to clear the air ?
Let your conscience be your guide.
Vingt-huit secondes de beau. Et tous ces visages de mômes et de collègues. Je décide que ce soir, c’est cette équation-là qui l’emporte sur le reste.



