Mardi 6 juin

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Why are you so concerned?
Do you really care
Or do you feel responsible?

Now the tide has turned
Won’t you try to clear the air ?
Let your conscience be your guide…


Pourquoi te sens-tu si impliqué ?
Est-ce que tu y attaches vraiment de l’importance
Où est-ce que tu sens responsable ?

Maintenant que les choses ont changées
Tenteras-tu d’arranger la situation ?
Laisse ta conscience te guider.

Ayreon – The human equation


Je pars pour le boulot avec en tête ces vingt-huit secondes d’Ayreon qui me semblent tout ce qui me plaît sur le double album “The human equation” que je me suis envoyé ce week-end. Vingt-huit secondes sur plus de deux heures de musique. 

Et c’est de musique justement, qu’il est question, ce matin. Je retrouve S. qui a envie de faire chanter ses sixièmes en ma compagnie. J’adore quand S. me raconte sa vie, qu’il s’est enfermé, cette nuit, hors de chez lui parce qu’il avait envie de flan – je suis pas sûr que c’est bien pour ça, j’étais encore dans le gaz, en même temps, ça lui ressemble bien – et que du coup, il est un peu à l’arrache.
On se retrouve donc à parler de “La mauvaise réputation” à des petits 6èmes qui commencent à scander le texte, après qu’on se soit rendu compte qu’il dit quand même beaucoup “cul”, ce Georges Brassens, et qu’il est sub-ver-sif, avec ses niveaux de langue mélangés. L’univers et la façon d’enseigner de S. ne ressemblent à rien de ce que j’ai connu, et c’est absolument parfait. Je me nourris de ça. Je suis un lézard qui grimpe sur les épaules de géants pour mieux travailler. Je le dis sans mépris. C’est pas facile, quand tu es un lézard, d’escalader des figures mythologiques.

En parlant de figures mythologiques, il est temps de rejoindre T., pour deux heures avec les 3èmes A(pocalypse), dont on vient d’annuler une sortie scolaire. Je m’attendais à retrouver des adolescents fumasses, ils sont à peine hargneux. Le seul souci est que I. et M., les deux élèves choupidoudou coeur coeur love qui constituent le moteur de la classe sont absentes. Et sans leurs gentils vannes, leur capacité à comprendre quand la classe galère et qu’il faut se mobiliser pour faire avancer le cours, eh bien c’est plus que laborieux.
Car la 3ème A(pocalypse) n’est vraiment pas une classe classique. C’est un endroit dans lequel on a regroupé la majorité des élèves de troisième en grande difficulté d’apprentissage. 
Du coup, avec T., nous explorons les subtilités des conceptions du bonheur selon Créon et Antigone avec F., qui porte aujourd’hui un bracelet qui fait drelin drelin drelin drelin (au deuxième drelin, je lui propose aimablement de l’enlever, les yeux injectés de sang) et qui explique à l’écrit que “Antigone elle s’en fout, elle peut faire ce qu’elle veut et le monsieur, il peut pas l’obliger.” Avec E., élève vive, trop vive à l’oral mais totalement démunie à l’écrit, avec C., dont la voix ne dépasse pas les trois décibels et demi et se met parfois à bouder sans aucune raison apparente. Avec M., dont la sensibilité oscille entre celle d’une sculpteuse sur cristal et d’un Hell’s Angel. 
Nous finissons le cours rincés.

Doublement, étant donné que de facétieuses divinités de la pluie décident de déclencher une averse quand nous allons acheter notre maigre pitance.

Retour en cours avec les sixièmes Glee. Vrai moment de pause, tandis que C. et moi nous baladons dans les rangs pendant que les mômes rédigent gentiment des scènes de théâtre autour du Roman de Renart (spoiler : Renart se fait draguer par une paonne, et s’introduit dans le château d’un cerf amateur de danse courtoise). 
Je me demande si, comme je l’entends parfois, nous avons fait, avec les profs de cette classe, de la sixième Glee une classe “d’élite”. Et puis je vois M-L qui n’arrive pas à reboucher son stylo, J. qui est en train de lécher consciencieusement sa table “parce qu’il y a un truc sucré dessus, monsieur”, A. qui balance discrètement des méchancetés sur la classe d’à côté. Non. Définitivement pas une classe d’élite. Mais une classe heureuse. Cheffe pense que toutes les classes devraient avoir un projet pour les maintenir. Un but plutôt. Qu’elles aient toutes un but pour les maintenir dans le système. L’heure sereine que nous avons eu ce matin avec S. en est la preuve.

But que j’ai du mal à trouver avec les troisièmes Daleks que je retrouve, durant deux heures. Ceux-ci se désactivent désormais dès qu’il est question de se confronter à la difficulté. Ou plutôt à la découverte intellectuelle. Les activités que j’ai prévues autour de poésies un peu complexes de Rimbaud se heurtent à un mépris à peine poli, tandis que les exos consistant à remplir un tableau de figures de styles remporte un grand succès. Impossible de les faire sortir de l’application pour entrer dans quelque chose d’un peu plus grand ou exigeant. Leur but à eux, avoir le nez sur une feuille, remplir des lignes et des cases. Pendant deux heures, se mettre en apnée dès qu’il est question de leur parler un peu plus littérature, ressenti, sensibilité.

Dur.

Dernière heure, à nouveau avec la sixième Glee. J’ai l’aveuglement de leur proposer un défi : le premier groupe à compléter le bilan de la leçon gagnera. Quoi ? Rien, gagnera. 
Les schtroumpfs ont des éclairs dans les yeux, hurlent des réponses à leurs secrétaires qui en sont à déchirer le papier à force d’écrire, tout en jetant des regards furibards à leurs concurrents. J’avais tablé pour cinq minutes de boulot pour le groupe le plus performant : ils mettent quarante-cinq secondes et c’est parfait.

Et le jeu fini, on se remet à rigoler ensemble devant Géronte que sa fille empêche de parler, hi hi, c’est marrant monsieur. 

Marrant certes. Mais un peu flippant tout de même.

Il est 18 heures, je suis au bahut depuis huit heures moins dix, j’ai donné sept heures de cours et ne sais plus trop comment je m’appelle. Il ne reste plus que le petit détail du 

CONSEIL D’ADMINISTRATION.

Qui va durer.

Deux.

Heures.

Trois.

Fuckin’

Quarts.

Deux heures trois quarts à détricoter le règlement intérieur pour finalement en changer un mot (littéralement), pour nous présenter la vidéosurveillance de l’établissement – à titre privé, cela me terrifie, et qu’une partie de moi-même l’approuve me terrifie plus encore – pour réévoquer des problèmes mille fois évoqués, et qui, une fois encore ne trouveront pas leur résolution. Deux heures trois quart pour relire intégralement le travail qu’à fait un CPE, à l’interroger et en douter pour conclure que, finalement, il a fait un excellent travail.

Et pour terminer, une lettre ouverte des parents d’élèves. Beaucoup de reproches. J’entends respect, bienveillance, autorité, excellence. Pas assez donnés aux mômes. La réunion se termine dans un silence de mort. J’enjoins les collègues, amis à éclater de rire aussi. À se dire que la réalité du collège est terriblement difficile à concevoir, même quand on est parent d’élève. À se dire que oui, il y a des dysfonctionnements dans le bahut, mais qu’ils ont à mille lieux que ceux que l’on nous a balancé. Et qu’on y pensera ensemble. Quand tout le monde en aura moins marre. Sera moins épuisé. 

Je pousse la porte de chez moi. 21h40. J’ai encore à la tête tous les mots de cette lettre. Et toutes ces questions. À quel point ces reproches sont-ils fondés ?

Pourquoi te sens-tu si impliqué ?
Est-ce que tu y attaches vraiment de l’importance
Où est-ce que tu sens responsable ?

Maintenant que les choses ont changées
Tenteras-tu d’arranger la situation ?
Laisse ta conscience te guider.


Why are you so concerned?
Do you really care
Or do you feel responsible?

Now the tide has turned
Won’t you try to clear the air ?
Let your conscience be your guide.


Vingt-huit secondes de beau. Et tous ces visages de mômes et de collègues. Je décide que ce soir, c’est cette équation-là qui l’emporte sur le reste.

Lundi 5 mai

Les sixièmes Glee marchent le long d’une langue de béton à peine posée dans le sable. Entre le collège gris clair et le centre culturel gris foncé. Bientôt, sur le terrain vague que nous traversons, s’élevera une médiathèque, un centre commercial, des constructions, toujours plus. Car on ne cesse de construire à Ylisse. Mais en attendant, des arbres très verts se découpent sur le ciel très bleu. Pour quelques mois encore. 

Dans un seul mouvement, cinq ou six petites têtes se tournent.

“Monsieur, vous trouvez pas on dirait, derrière les arbres il y a la mer ?
– C’est vrai qu’avec beaucoup d’imagination…
– Oui ! Quand je pars en vacances en Normandie il y a un grand espace come ça !
– Et les couleurs c’est comme quand je vais en Algérie !
– Vous avez déjà vu la mer, monsieur ?
– J’en viens. Euh de Bretagne, je veux dire. Je viens de Bretagne où il y a la mer, oui.”

Dans le petit no man’s land, I. me raconte comment ses grands parents l’amènent goûter sur la plage et que le sable fait craquer les tartines. A. – je ne supporte plus A. – rigole avec moi quand je lui raconte que je me suis baigné avec une classe au Maroc. R. imite les surfers sur la plage. Tous ils échangent. Des souvenirs de vagues, d’écume et de sel, tandis que la bretelle d’autoroute rugit à quelques centaines de mètres.

Ylisse est le domaine du gris. Mais même lui ne résiste pas quand vingt-six mômes invoquent la mer.

Samedi 3 juin

“Ça sent la fin de l’année.
– Pas assez à mon goût.”

J’entends ce dialogue presque tous les ans depuis que je suis prof. Les deux répliques ont autant de sens l’une que l’autre. 

Ça sent la fin de l’année. Les conseils de classes qui défilent – bulletins à remplir, appréciations. Des élèves qui, déjà disparaissent. Disparue Amidala et son sale caractère. S. et ses allures de femme. Des cahiers qui se terminent “Monsieeeeur, je fais comment pour écrire mon cours ?” Et surtout, pour moi, le moment où j’ouvre grand les fenêtres et les portes pour créer le courant d’air qui nous permet à tous de ne pas suffoquer.

Pas assez. Il reste encore un mois. Et mentalement, tout le monde est déjà prêt à passer à quelque chose. Vacances, mutations, nouvelles classes. C’est comme une interminable attente sur les starting-blocks et le coup de pistolet marquant le départ qui ne résonne jamais. Alors il faut continuer. À faire du bouche-à-bouche à la vieille année toute usée, préparer avec sérieux les dernières échéances.

En juin, l’année n’en finit pas de finir.

Vendredi 2 juin

Travail autour d’un sujet de brevet avec les 3èmes Dalek. M. boude et soupire.

“Monsieeeeur, on est obligé de travailler ? C’est fini, là, le conseil de classe il est passé !
– Certes, mais il y a quand même la question du brevet…
– Mais j’ai TELLEMENT hâte que ça se termine, le collège ! J’en peux plus de travailler !
– M…. Vous savez que c’est juste le début, hein ? L’année prochaine au lycée, ce sera autrement plus exigeant…
– Wesh les profs ils nous disent trop ça pour nous mettre la pression, hein ! Moi je vous crois pas, après le collège on sera grand ça va être trop bien !”

Stupeur renouvelée tous les ans. Malgré les avertissements des adultes, malgré les visites régulières des anciens élèves, de nombreux troisièmes vivent leur fin de collège dans un déni de réalité total. La fin du collège marque pour eux l’entrée dans un monde de liberté absolue. Et bien souvent, après les deux petits mois de vacances, le retour aux études est brutal. Révolte devant la masse de travail, la nécessaire autonomie, révolte devant le fait que non, le collège n’ouvre pas la porte sur la possibilité de faire “tout ce qu’on veut.”

J’ignore comment enterrer une bonne fois pour toute ce mythe nocif. Qui est le plus à même d’être cru par les mômes… Si possible avant qu’ils se prennent la suite de leurs études dans la figure. 

Jeudi 1er juin

Il est 8h30, et je suis en train de pousser un piano électrique dans le minuscule ascenseur du collège pour le charger dans un utilitaire. 

C’est qu’aujourd’hui les 6èmes Glee rejoignent les CM1 Glee (oui, ils existent aussi, bienvenue à eux sur le blog), pour un spectacle. De 9h à 11h. Ensuite ils enchaîneront sur la suite de leur journée de cours. 

“Je sais pas comment tu fais” confie-je à Monsieur Vivi en tirant l’instrument à m’en exploser le dos “pour diriger un concert le matin et faire cours l’après-midi.
– Il suffit de se dire que c’est l’un des éléments pour arriver au 100% de tâches accomplies de ta journée.
– Tu arrives souvent à 100% ?
– Non, 75 la plupart du temps, grimace-t-il avec un sourire.”

Les 6e Glee n’ont pas bien compris l’horaire. Scène croquignole où je me retrouve à galoper sur le chemin du centre culturel avec le petit groupe de ceux qui sont déjà arrivés, tandis que les mômes lancent Snapchat pour contacter les retardataires, qui viennent grossir notre caravane toute pétée. J’ai dû enfreindre quinze législations sur les sorties des mômes et l’utilisation des téléphones portables quand j’arrive, bon dernier sous l’oeil goguenard des autres classes qui participent au spectacle.
Spectacle qui se passe plutôt bien, si l’on excepte les crises de divas des 6èmes qui veulent plus de temps pour répéter, n’apprécient pas l’exiguïté de la scène ou le placement des micros.
Je me mets en colère très sereinement. il est totalement normal que cette phase apparaisse, avec tout ce qu’ils ont vécus ces dernières semaines. Les sortir de leur égocentrisme est un apprentissage comme un autre.

Au retour, le piano s’affaisse. Ses roulettes étaient vissées sur des plaques en agglomérée sûrement pas faites pour le porter plus de cinq mètres. Ah, et l’ascenseur coince, avec le foutu piano dedans aussi. Je suis obligé de quitter Monsieur Vivi qui fulmine pour aller donner cours de latin, où j’évoque des athlète tous nus et enduits de sauce salade. Grand succès. Je me dis que c’est absurde, d’expliquer la différence entre le to et le theta alors qu’il y a quelques heures, je suais dans des coulisses à dire à J. d’arrêter de frapper S. et que je le vois, le petit sacripan.

Fin de journée achevée par un conseil de classe. Les nouveaux domaines de connaissance sont évalués dans le brouillard des fins d’année, les orientations décidées par défaut, plus souvent que par choix. 
J’essaye de me rassurer en me disant qu’on ne décide pas du destin des mômes à tout jamais, on leur indique juste une voie à suivre, voie d’où ils auront le pouvoir de dévier si elle ne leur plaît pas. 

Je quitte le bahut. J’ai du faire 45% de ce que j’avais à faire.