Dimanche 10 septembre

… Et le dimanche, on s’évade.

Ce soir, c’est sur un vétéran de youtube que l’on se penche. Multi instrumentiste, érudit et curieux, PV Nova est une sorte de lutin de la musique, qui passe ses vidéos à décortiquer la musique, et à en jouer. 

Que ce soit pour expliquer comment on compose un tube qui rentre dans la tête ou qu’on peut composer un album en dix jours (il l’a fait, et c’est chouette), c’est le genre de personne qui fait du bien à la musique. 

Bonne visite !

Samedi 9 septembre

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Premier week-end. La boîte mail du boulot explose déjà de sollicitations diverses et variées. 

Petit à petit à Ylisse, s’est instaurée l’idée non verbalisée que nous avons accès à nos envois professionnels 24 heures sur 24, 7 jour sur 7. Le droit à la déconnection est un luxe d’entreprises, il n’est jamais évoqué dans le milieu enseignant. Parce que personne n’est chargé de surveiller cette modalité-là. Et tout en devient plus pressant, plus urgent. 
Je participe également à cette chaîne, pas plus tard que tout à l’heure, j’ai envoyé une proposition de document d’Accompagnement Personnalisé.

J’avais déjà évoqué l’immense par d’invisible de notre boulot. Cette année, je vais tenter de la réduire, de construire des barrières là aussi, sous peine d’être écrasé.

Conserver du souffle. Absolument. C’est primordial.

Vendredi 8 septembre

Refelemele de la veille aujourd’hui : nouvelle journée d’intégration, cette fois-ci pour les sixièmes et les troisièmes. Mais avant les agapes au lac, j’effectue ma première heure auprès de la 3ème Tardis, ainsi nommée parce qu’elle renferme tout un tas de mômes que j’ai déjà croisé à différentes périodes temporelles de ma carrière dans le collège.

Par rapport à la 3ème Max, c’est une classe dans laquelle je me reconnais bien plus. Comme il y a des vêtements plus ou moins à votre taille, il existe des groupes d’élèves qui vous correspondront plus ou moins. Sur le papier, la 3ème Tardis me correspond : des mômes aux profils très hétérogènes, plutôt curieux, et surtout, un noyau de filles au fort caractère, avec qui j’ai déjà construit de bonnes relations, que ce soit en leur enseignant le français ou le latin. Elles se montrent déjà garantes du calme de la petite cohorte, faisant preuve à l’égard des quelques bavards de bien plus de répartie que je n’en suis capable (l’escalier de mon esprit est celui d’Escher). 
L’heure de présentation commence plutôt bien et si je continue à me montrer prudent, je me dis qu’il y a moyen de passer de bons moments avec ces mômes.

La météo nous contraint à annuler le pique-nique en plein air, même si Cheffe Adjointe nous affirme que nous irons quand même nous livrer là-bas aux multiples activités prévues.

“Mais il pleut, quand même.
– Non mais il ne pleuvra plus.
– Vous croyez ?
– Écoutez nous avons tout préparé, il va forcément s’arrêter de pleuvoir.”

Impossible de la convaincre que les aléas climatiques se tamponnent un peu des sessions de travail du collège Ylisse. En attendant, nous déballons nos victuailles dans la salle polyvalente. J’en profite pour bavarder avec Annabelle, qu’une personne surnomme – fort à propos – “la meilleure d’entre nous”. Annabelle, professeur de primaire exerçant au collège, intervenant dans les classes de sixièmes, avec des projets toujours efficaces, toujours simples, toujours exigeants. Cette année, nous ne travaillerons que peu ensemble, mais l’évocation de ses idées me rempli de peps.

Peps dont nous aurons besoin pour acheminer notre petite colonne dans le dédale d’Ylisse. Nouveau miracle, les groupes composites de sixième et de troisième que j’ai en charge s’entendent parfaitement bien. Il faut dire qu’ils sont composés pour moitié des effectifs de la troisième Max qui semblent adorer l’état d’esprit des sixièmes. J’ignore s’il y a lieu de s’en réjouir ou de s’en affoler.

Au retour, Luke me parle. Avec son physique de grand blond aux yeux bleus, il détonne pas mal à Ylisse. Luke, gamin sympa et plutôt performant en cinquième, quand j’étais son prof, redouble sa troisième.

“Pour quelle raison redoublez-vous monsieur ?
– J’attendais d’arrêter l’école à 16 ans pour faire un apprentissage. Mais en fait je compte faire une 1ère S maintenant, pour être vétérinaire.”

Je me frotte les yeux devant ce plan d’orientation aberrant que Luke m’énonce avec le plus grand sérieux. Pourtant, dieu sait si les profs principaux de 3ème font un boulot de dingue concernant les parcours possibles après le collège. Luke n’est pas idiot, comment a-t-il pu faire une telle salade de son avenir ? Je m’apprête à lui expliquer qu’il se fourvoie totalement, qu’il va falloir prendre rendez-vous avec la conseillère d’orientation que…

“Monsieur. Vous aimez toujours nous faire écrire des rédactions ?
– J’en ai peur…
– Trop bien. Vous vous rappelez du journal de voyage qu’on avait écrit en 5ème ? Je le relis, de temps en temps.”

RER. T., les yeux brillants de fatigue. Monsieur Vivi, qui me parle de la grande valeur du temps depuis qu’il habite au Pays d’Oz. 

Maintenant que nous sommes rentrer dans l’épuisement quotidien, commencer à faire cours.

Jeudi 7 septembre

Ce midi, pique-nique aux lacs d’Ylisse avec les cinquièmes et les quatrièmes. Comme de bien entendu, je chaperonne les 5èmes Glee. Pendant que Solange, sa soeur jumelle, fait les yeux doux à l’un des nouveaux, Delphine s’est mise à ma hauteur et me bombarde de questions et d’anecdotes. Très vite et sans reprendre son souffle. J’apprends donc que sa prof de SVT eh ben c’est sa voisine et qu’une fois elle est entrée dans le magasin de son papa pour acheter un grand bouquet de fleurs blanches oui ce magasin là monsieur oh et regardez il y a tatie à travers la vitre ma tatie avec qui je vais à l’église pourquoi monsieur ils ont fermé l’église pour la détruire ah non pour la rénover j’ai eu peur…

Un peu étourdi, je relève la tête : le long ruban de mômes se déroule plutôt sagement, et j’ai une bouffée vaniteuse en me disant que, quand même, les profs d’Ylisse sont doués, pour réussir à canaliser une telle troupe. En premier lieu Lady T. qui a hérité de la délicate charge de prof principale des 4ème Glee, classe très vive, mais capable de dénigrer un prof comme pas deux. Elle n’a pas hésiter à leur rentrer dans le lard et ça a l’air de fonctionner : ils la considèrent déjà avec un respect un peu terrifié.

Au moment du repas, je remarque un peu ahuri que les 5èmes Glee sont vachement compétents niveau pique-nique : ils ont apporté des couvertures qu’ils étendent sous un arbre, transformant la pause approximative sandwichs plastique chips en un bucolique déjeuner sur l’herbe. 

Mais il est déjà temps de passer aux activités – une trentaine pas moins – qu’on nous a demandé de concocter pour cet après-midi et celui de demain. Pour ma part, j’ai joué la sécurité en proposant du mime, tâche qui présente le double-avantage de :

1. Reposer les oreilles.

2. Nécessiter zéro matériel.

Les équipes se lancent donc dans d’hasardeuses improvisations, tentant de recréer un tremblement de terre, l’attaque d’une banque ou le secours chevaleresque d’un gent damoiseau. 

Je continue à considérer cette sortie avec beaucoup de circonspection. Oui, présenter le bahut comme un endroit doux, agréable est essentiel. Mais faire cours est-il aussi violent pour les mômes que nous soyions, dès la première semaine, en train de les sortir des salles de classe ? L’interrogation n’a rien de réthorique. 

Au retour, trois rencontres, encore trois élèves de cinquième Glee. Freed, un élève ultra bûcheur aux résultats cosmique un “petit homme de combat”, comme le dit Monsieur Vivi, multi instrumentiste, qui vient me raconter une série de blagues idiotes auxquelles, bien évidemment, je me tords de rire. Regard de gamin fier de sa bêtise, avoir fait rire un adulte. J’ai la prétention de croire que ça lui a fait beaucoup de bien.

Arès ensuite, nouvellement arrivé. Qui a passé les premiers jours dans une provocation douce : “On est obligé d’aller au pique-nique ? On peut pas juste faire de la musique ou sécher les cours ? Je suis obligé de faire du français ?
– Pourquoi ces provocations, Arès ?”

Il me regarde, ma question est pour lui limpide. 

“Je ne sais pas trop.”

Il ne nie pas. Je l’ai entendu parler, dans le rang, de sa famille d’accueil, des jours passés à s’ennuyer chez sa grand-mère. Encore une histoire personnelle éminemment complexe à observer, avant de décider si elle menace ou pas la réussite du môme. L’une des parties les plus terriblement complexes du métier d’enseignant de REP +

Spike, enfin. Un immense mec qui, au début de sa cinquième, a presque déjà fini sa mue. Toujours un peu ailleurs, toujours un peu indifférent. Nous avons dû échanger six phrases en face à face l’année dernière, en dehors des cours de français et des réunions.

“Monsieur, vous pensez toujours à partir l’année prochaine ?”

(J’ai évoqué cette possibilité-là une fois en février dernier quand ils m’ont demandé si je resterai leur prof jusqu’en troisième)

“C’est possible Spike.
– Faut pas monsieur, faut pas ! On a nos habitudes, moi je risque de perdre, hein, si vous partez !
– Spike on va faire un marché. Si je pars vraiment, un mois avant la fin des cours, je serai horrible avec vous, de façon à ce que vous ne me regrettiez pas, ça vous va ?”

Rire sincère. Il repart vers ses potes d’un pas léger.

Adolescence, le continent des mystères.

Mercredi 6 septembre

Une heure aujourd’hui, dans cette semaine d’intégration fragmentée. Une heure avec les 3èmes Max. Max comme ce lapin adorable et dérangé, max parce qu’ils le sont déjà. En général, comme dans le deuil, les classes de collège passent par plusieurs étapes quand on les découvre, au nombre desquelles la méfiance, l’envie de bien faire, l’opposition, la hargne et le statu quo. 

Là on est à l’étape c’est la fête. 

Les 3èmes Max semblent animés à 800 images par seconde et sont, dans l’ensemble, incapable de s’exprimer au-dessous du volume d’un réacteur d’Airbus. Par contre ils ont l’air content d’être là et de me voir. Se dire qu’ils sont des élèves de troisièmes en revanche, ce n’est pas gagné.

Après quelques explications réduites à leur plus simple expression – leurs capacités d’attention étant pour le moment du domaine du microscopique – je me lance sans plus attendre dans ma mini-séance d’introduction : “Le Terrible Vieil Homme” d’HP Lovecraft.

Et ça ne manque pas.

Silence religieux pendant que je lis. Les gamins ont posé la tête dans leurs mains, ou me suivent du regard. Ils s’exclament quand le vieux marin reclus parle aux bouteilles qui semblent lui répondre, gémissent quand ils sentent que les cambrioleurs ont mal fait de choisir cette cible-là, s’exclament à la fin.

Et puis vient l’analyse de texte. Pas grand chose, hein. Juste essayer de comprendre comment l’histoire est construite. Où se trouve l’ellipse (je ne dis pas encore “ellipse”. Immédiatement, tout vrille. Ça parle en même temps que les autres, ça se coupe à base de “J’m’en bats les couilles.”, ça réclame déjà du matériel qu’on a oublié à la maison. 
Je n’élève pas la voix. Le rapport de force dans une classe pareille tournerait automatiquement en ma défaveur, je l’ai déjà expérimenté. À Ylisse, le bordel est proportionnel à la solidarité entre élèves. Je reprends sèchement et factuellement chacun des gamins qui sont allés trop loin. Aucun jugement, juste ce qu’ils ont fait. 

Ce sera le défi du mois ? Trimestre ? De l’année ? Les troisièmes Max n’ont pas les codes pour vingt d’entre eux. Je vois la dominante de cette classe. Un ensemble de mômes sans aucune défiance, mais totalement ignorants de leur statut d’élève. Et il va falloir explorer. Petit à petit, les histoires individuelles de chacun, pour comprendre comment faire tomber les barrières, combler les manquements. 

Ça promet.

Mardi 5 septembre

Les revoilà.

Les sixièmes Glee, devenus cette année les cinquièmes Glee. Leur rentrée se passe aujourd’hui. Pour ceux qui auraient raté l’épisode précédent, les cinquièmes Glee sont en CHAM, Classe à Horaires Aménagés Musique, et, pour la deuxième année consécutive, je suis leur prof principal. Du fait de leur option, la classe a peu changé : six nouveaux pour six départs.

Je m’en veux de ne pas avoir apporté de crème solaire : les mômes m’envoient du sourire à 2000 watts. Ils m’ont observé toute l’année dernière, ils s’emploient aujourd’hui à déployer tout ce qui me fait couiner de joie chez des mômes : on aide discrètement les nouveaux, on lève la main mais pas à chaque question pour laisser les autres parler, “on peut amener un gros pique-nique pour le repas d’intégration ? Pour partager si jamais certains manquent…” 

Ils fayotent en toute décontraction et je joue à ne pas laisser transparaître l’euphorie que j’ai, tout en leur passant, pianissimo, “Héritages” de Simon Ghraichy dans les enceintes. Ce qui me rend d’autant plus heureux dans ce jeu est que tout le monde se rend compte de ce qu’il se passe : l’année ne se passera pas ainsi, alors autant jouer à la classe parfaite à la rentrée, c’est aussi une façon de prouver qu’ils ont conservé leur talent d’acteur, et gagné en maturité. Gentille duplicité.

“C’est maintenant que les ennuis commencent, dis-je vers la fin des deux heures de présentation de l’année, “parce que je vais arrêter de vous brosser dans le sens du poil et vous montrer tout le chemin qui reste à parcourir, que ça vous plaise ou non.
– Comme quand on se dispute en spectacle, monsieur, répond l’une des jumelles, souriant encore plus large si c’est possible, mais c’est juste parce qu’on veut que ce soit le mieux possible.”

Remballez c’est pesé, ils ont gagné cette manche-là. L’année va être immensément complexe avec cette classe mais me plaindre serait obscène : ce sont là des problèmes éminemment motivants et intéressants, des problèmes d’éducateur privilégié. A mille lieux des tracas quotidiens, poisseux du Collège Ylisse. 

Poisseuse, c’est un peu la sensation que j’éprouve durant les réunions de l’après-midi. Cette année encore, Ylisse travaille sur la houlette d’un chercheur dont les travaux portent sur l’amélioration du climat scolaire : les mille interactions qui créent une ambiance plus ou moins sereine dans un bahut. 

Je suis poisseux et un peu furieux.

Non pas parce que je trouve la démarche inutile. Non pas parce que “beaucoup de collègues de collèges non classés REP+ aimeraient travailler avec ce genre de personnes”, comme le dit Cheffe Adjointe, non pas parce que les objectifs visés sont inintéressants : au contraire, ils sont d’une grande pertinence.

Je suis poisseux parce que je n’arrive plus à me souvenir de la liste.

La longue litanie de chercheurs, d’experts en Éducation, venus à Ylisse pour présenter le fruit de leur recherche et nous former. Chaque année le même ballet, à l’identique : des présentations brillantes, beaucoup d’espoir. Des conférences parfois passionnantes. 

Et à la fin de l’année, plus rien. La nana, le type disparaît, on n’en n’entend plus jamais parler. Un autre prend sa place, langage et physique un brin différents, mais au fond tous interchangeables. 
Ce qui ne change pas, ce sont les problèmes auxquels nous nous confrontons, toujours les même. Comme si ce bahut – comme tous les autres, je suppose – était une source inépuisable d’étude, une mine d’or de situations à examiner à la loupe de la recherche, un puits sans fond. Un démon pervers me souffle que si un intervenant arrivait avec une solution vraiment pérenne, acceptait de rester plusieurs années durant pour nous aider à assécher le marais de nos problèmes, il serait honni de ses semblables, pour les avoir privés d’un tel terrain d’expérimentations.

On finit en essayant de conclure les deux sorties qui doivent constituer l’apogée de cette semaine d’intégration. Deux fois trois cent mômes en pique nique et activités de plein air. Je pense à la réflexion de Cariatide, avec son sourire placide et son regard pétillant d’ironie : “Mais pourquoi vous vous infligez ça ?”

Bonne question. 

Lundi 4 septembre

Les voici.

De retour, le front haut et la capuche sur la tête.

Les élèves.

Dans un élan de compassion, Cheffe a gentiment oublié l’idée de rentrée en musique, ce qui a épargné pas mal d’ulcères à Monsieur Vivi. Toutefois, afin de sacrifier aux exigences ministérielles, Cheffe adjointe fait résonner dans tout le bahut le concerto pour hautbois et cordes en ré mineur de Vivaldi.

C’est donc sur une musique qui retentit entre ces murs comme un concert de chant grégorien au Macumba bar-discothèque que s’égrènent les premiers mômes.
Aujourd’hui, ma journée est plutôt simple. Je dois me présenter avec le reste des équipes auprès de mes deux classes de troisièmes.

La première semble tout ce qu’il y a de plus classiques, les mômes nous observent d’un oeil méfiant. J’ai un peu l’impression d’être une candidate à un concours de Miss France (mais sans les cheveux) jaugé par vingt-quatre Geneviève de Fontenay du 91. Présentation en 14 secondes histoire de ne pas rajouter encore des renseignements à l’avalanche de consignes qu’ils ont déjà subies et surtout de ne pas bafouiller, comme à mon habitude, le premier jour. 

Les choses se corsent à la deuxième. Malkouth, la prof de maths la plus respectée du bahut, est déjà en train de les engueuler quant à leur attitude quand nous entrons. Instinct de prof aguerri – oui, à Ylisse je suis un vétéran – je ressens dans ma gorge le noeud que j’éprouve après une mauvaise heure avec des mômes ; le potentiel bordélique de cette classe est quasi palpable, entre les demi-sourires déjà esquissés, les quelques questions posées sans lever la main, les attitudes plus que nonchalantes.

J’efface les premiers jugements de mon esprit. Je refuse de croire aux premières impressions. Mais quelque chose me dit que les 3èmes Daleks de l’année précédente vont avoir de la concurrence…

L’après-midi est consacrée à des réunions de préparation de l’année. Comme les nouveaux élèves, les collègues fraîchement arrivés sont bombardés d’informations. Je ne les sens plus vraiment, je les filtre, ma peau de prof est devenue calleuse. À un moment, l’un des néo-tits se redresse, déglutit, comme s’il rassemblait tout son courage, tout ce qu’il a de dur, d’extérieur à lui-même, pour supporter ces renseignements dont on nous abreuve à n’en plus finir. 
C’est violent. Ylisse est violent et on l’oublie trop vite. 
Et c’est l’un de mes adages : pas de mômes heureux sans collègues bien dans leurs baskets. 
Va falloir trouver de nouveaux stocks de blagues débiles. 

Retour en RER avec T. On est voisins désormais. On trinque aux aventures qui nous attendent.

Samedi 2 septembre

Cette année, comme chaque année depuis que je suis arrivé au collège Ylisse, j’enseigne à des troisièmes.

Cette année, j’ai décidé de combattre l’un de mes comportements d’enseignant les plus nocifs les concernant.

Cette année, je ne leur parlerai du brevet que lorsque ce sera absolument nécessaire.

C’est l’une des postures dont je retire le moins de fierté : me servir du brevet comme d’une arme de dissuasion. Lorsque les premières difficultés de comportement se dévoilent, lorsque je ne veux pas perdre de temps à chercher la réponse adaptée… Parfois même lorsque je veux juste asseoir mon autorité en début d’année.

“Attention, hein, cette année, il y a le brevet.”

Je me déteste rarement autant que dans ces moments là. Parce que cet argument n’en n’est pas un, parce que cette phrase n’a aucun sens, parce qu’en faisant ça, je nie l’intelligence des mômes et l’intérêt de mon cours.
Fermez vos gueules, et avalez ce que j’ai préparé, parce que de toutes façons, au bout, il y a l’échéance qui vous force à tout engloutir, quelle que soit la qualité de mon boulot de prof.

Un cheat code, un bâton que je brandis et qui montre que je suis encore le prof néo-titulaire, perdu face à sa classe, criant que de toutes façons, s’ils ne se taisaient pas “ils allaient voir”. 

Le brevet n’a pas vraiment besoin de moi pour être sujet à polémiques et à discrédit. Mais le boulot que les élèves effectuent mérite mieux. 

Alors cette année, pas de brevet, hormis juste avant les examens blancs, hormis avant l’échéance finale, hormis pour calmer leurs angoisses. 

Juste par fierté. 

Vendredi 1er septembre

On y retourne donc. Pour la quatrième année consécutive, pour la dernière année, si je lis correctement les étoiles, Ylisse. 

Le réveil sonne encore beaucoup trop tôt. Théoriquement, je pourrai le décaler d’un quart d’heure. Mais je veux ce quart d’heure. De silence, de découverte de l’appartement après chaque nuit, les lapins qui me courent autour des jambes. 

Le trajet en RER, la traversée d’Ylisse la Grise ne font pas le poids face aux mots de Margaret Atwood que je parcours toujours, le plus lentement possible, histoire de profiter de la puissance de leur souffle. Et après quelques pages, je me retrouve devant le grand portail, devant lequel devisent Cheffe et Cheffe Adjointe. Elles parlent de leurs lectures de vacances, me demande dans quoi je suis plongé avec tant de ferveur.

“Monsieur Samovar ? Vous êtes réveillé ?”

J’essaye de l’être. Grave, grave dans ta tête ce moment, rappelle-toi que ce sont des personnes, de bonnes personnes, des personnes qui lisent, qui n’ont pas toujours dans le regard ce très très léger fond d’impatience et de calcul quand tu leur parles. Il faudra t’en rappeler, parce que tu vas très vite l’oublier. Je crois que, comme les profs trainent le fardeau de leur supposée fainéantise, les principaux portent celui de la fonction.

“Au fait, concernant les emplois du temps…”

Et c’est déjà parti. Deux Cheffes accueillant un de leurs enseignants. 

La salle des profs est silencieuses. Quelques bonbons dans un petit seau, sur la table parfaitement bien rangée. Les casiers vides. J’y fourre déjà une partie de mon barda, afin de trimballer le moins de trucs possibles la semaine prochaine, lorsque les mômes arriveront. 

Retrouvailles avec les collègues qui arrivent tôt quoi qu’il se passe : Yoko, la prof de livres (oui, cette année, ce sera pseudonymes plutôt qu’initiales), et Laya, qui s’occupe des élèves ULIS. On parle du Japon, où elle est allée, où j’aimerais aller. On quitte bien vite le calme relatif des lieux pour se rendre en salle polyvalente, déjà emplie de collègues, anciens et nouveaux. Bonjours et sourires. Il n’y en a pas un, que, d’une façon ou d’une autre, je ne suis pas heureux de revoir. Je tombe dans les bras de Lady T., qui m’avait manqué plus que je le soupçonnais, on pense à Leia qui fabrique son bébé loin de nous. Ça sent le café fort et les viennoiseries industrielles. Ça parle évidemment vacances, logement, arrivées. Tout le monde cherche à atterrir, à oublier que les choses sérieuses vont commencer en échangeant de douces banalités. Je m’y berce en récupérant mes clés. Je parle vélo et Barcelone avec Carlotta, la prof d’espagnol, gousses de vanilles et lémuriens avec Atis, le prof d’aventures, toujours aussi sereinement beau. Je fais la connaissance de Fleur, qui est blonde et enseigne aussi l’espagnol, ce qui est bien entendu impossible.
Et puis, évidemment, T., les yeux encore embrumés de rêves et le sourire des retrouvailles.

Les Cheffes se sont lancées le défi de ne pas parler plus de trente minutes ce matin. C’est assez exceptionnel, elles y parviennent et se retirent rapidement, sans doute pour appeler le Guiness des records, édition Éducation Nationale.

Commence la charmante valse des réunions, dont certaines semblent, pour rependre le délicat terme de Marie-Antoinette, la collègue d’Histoire, principalement destinées à faire subir les derniers outrages aux mouches.

De mon côté, je participe avec d’autres “anciens” du bahut (en âge Ylisse, je rappelle que je suis là depuis environ 6000 ans), à l’accueil des nouveaux. On essaye de rester concis. On parle. Beaucoup. J’observe en particulier Lo Wen, dont, comme à l’habitude, les explications simples et précises me font frissonner. Lo Wen est le genre de prof qui m’emplit de terreur parce qu’elle est absolument parfaite. Devant sa présence, je n’ai qu’une envie, rentrer sous terre. Chacun d’entre nous, Lo Wen avec son charisme, T. avec sa profonde gentillesse, moi avec mes phrases en bordel tente de peindre un tableau d’Ylisse. “Posez-nous toujours des questions”, sera ma phrase de conclusion “parce qu’on sera tellement occupés, tous, très vite, que parfois, certaines choses nous sembleront évidentes, alors qu’elles ne le sont pas.” 

Après un repas assez gargantuesque – demander à des profs d’amener “un truc à manger” revient à renvoyer les festins de Rabelais au rang d’aimables apéritifs de régime – nous bossons sur les activités d’accueil des mômes. En effet, dans un élan d’audace qui n’a d’égal que sa témérité, Cheffe a décidé que tous les élèves sortirons, en deux groupes (soit 230 chacun en gros) pour pique niquer au lac pas loin du bahut, et se livrera à de chouettes activités histoire de team-builder à mort, youpi youpi. J’essaye de gommer de mon esprit l’image d’un troisième forçant un petit sixième à manger de la vase et me concentre sur ce que dit Faye. Je suis totalement love de Faye. Elle a mille idées à la minute, rigole très fort et bosse avec un sérieux hallucinant. On s’est à peine croisé l’année dernière, je décide que cette année, je ne la laisserai pas passer.

Le soir, retour avec Monsieur Vivi. Pendant les vacances, Monsieur Vivi a voyagé au Pays d’Oz. Il a totalement changé, il est resté le même. Monsieur Vivi a désormais dans son regard un truc qui brûle fort, aussi fort que la douceur dans sa voix. Il parle d’aimer à la folie et c’est trop beau. On évoque les gens qui nous empêchent de nous laisser aller. 

Et pour tous ses défauts Ylisse en est plein. Et pour toute la fatigue que ce bahut m’a mis sur les épaules, il m’a foutu des étoiles dans la tête. Que ce soit le fruit d’heureuses coïncidences n’a pas d’importance. Cette année encore sera excessive.

Mais au fond, ai-je envie de vivre autrement ?