
Hier, devant les grilles du collège. On quitte le bahut avec Monsieur Vivi. Nous dépassons Mose qui zone avec deux de ses potes. Ils sont en troisième, Mose en cinquième. Il les dépasse d’une bonne tête. Impulsion soudaine, je fais signe au gamin.
“Mose, vous ne venez plus en cours.
– Bah si bah si, vous mentez (je mens souvent pour Mose), j’étais en cours hier.
– En tout cas, vous ne venez plus aux miens. La dernière fois qu’on s’est vus, c’était il y a un mois.”
J’ignore pourquoi, mais je ne m’énerve jamais quand je parle à Mose. Ni ne suis trop bavard. Sans lui laisser le temps de répondre, je poursuis :
“Demain on a deux heures, on se voit, hein ?
– À quelle heure ?
– Dix heures et demie.
– OK.
– À demain alors.”
Je le laisse, il retourne vers ses copains qui l’observent d’un air moqueur. Il y a toutes les chances que je me sois ridiculisé mais, comme je l’explique à Monsieur Vivi, il fallait tenter.
Dix heures et demie. Mose entre en cours et va s’asseoir.
“Je suis là monsieur, z’avez vu ?
– Oui, bienvenue. Allez, sortez votre livre. “Les Fourberies de Scapin”, c’était pas évident, hein, la scène 4 ? Plein d’informations.”
Sans m’arrêter, je pose un livre devant Mose et commence le cours. Une fois tous les mômes au travail, je me pointe devant lui. Ma seule chance, c’est de rester totalement prof. Ni heureux de le voir, ni agacé. Je lui explique précisément ce qu’on a fait depuis qu’il est parti, ce que j’attends de lui.
“Mais monsieur, je suis mauvais hein.
– Oui d’accord. Donc, vous avez bien compris qu’Argante, c’est le père.
– Euh oui.”
Deux heures. La première heure, Mose s’accroche, participe. Ainsi que tout le reste de la cinquième Arkham. Chaque scène lue s’achève par le même rituel : je leur adresse mon sourire le plus large en leur lançant :
“Holà, c’était tellement compliqué ! Du coup, quelqu’un à réussi à tirer quelque chose de ça ?”
Et puis l’un d’eux lève la main. Énonce son minuscule éclat de compréhension. Rejoint par un autre, qui a pigé le début du stratagème de Scapin (”Quand il dit machine, en fait, monsieur, c’est machination, c’est logique le français, en vrai !”)
Deuxième heure, Mose se contente de se taire. Balance deux boulettes de papier mais rien d’autre. Il vient me trouver à la récréation, littéralement transpirant.
“Vous avez vu ? J’ai tenu hein ? Le comportement.”
Fierté béate. Je me permets un sourire.
“Oui. C’était assez bien. On se revoit quand ?
– Genre on est au collège monsieur, on prend pas rendez-vous !
– Alors vous serez en cours avec moi la semaine prochaine ?
– Bah si on continue les bails de Scapin ouais grave.
– Mose.
– Pardon. Si on continue à étudier Scapin.”
Le môme ne sortira pas de ces deux heures sauvé. Je crois qu’il est déjà beaucoup trop tard. Mais même si la route est brûlée, autant l’explorer : Jean-Baptiste Poquelin, il y a pire comme guide.