Jeudi 17 mai

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Il est des personnages qui vous sont entrés avec tant de force dans l’imagination qu’ils vous tournent autour, avec autant de force que les vivants. Gilliat et l’Évêque de Digne, depuis ma rencontre avec eux dans les pages d’Hugo sont une constante présence, aux limites de mon regard. Gandalf le magicien également. Comme pour des milliers de lecteurs de Tolkien, je pense. Antigone, évidemment. Tous là, tous à qui je pense, que je m’imagine observer mes actions, figures tutélaires.

Et parmi elles, Ultimecia.

Ultimecia, c’est une sorcière, dans le jeu vidéo Final Fantasy VIII. Ultimecia, on ne sait étrangement presque rien d’elle. Sauf qu’elle manipule le temps. Dans sa forme la plus perverse, la plus aigüe : Ultimecia condamne ses victimes au regret.

Je ne vois plus la peur du temps qui passe que sous ses traits.

Ce n’est pas souvent. Le lent ressac des jours m’est en général heureux. Mais il y a des jours.

Je marche aux côtés de Monsieur Vivi.

“Je commence à me détacher des cinquièmes Glee, tu sais, à me dire que je je serai pas leur prof l’année prochaine. C’est douloureux. Je le savais.”

Bien sûr que tu le savais, idiot de Monsieur Samovar. Depuis que tu les as rencontrés il y a deux ans, en sixième, que tu les as pris sous ton aile maladroite de prof principal, tu t’es programmé pour vivre de grandes histoires avec eux.

Monsieur Vivi rigole de cette moquerie sans une once de méchanceté, qui ne blesse jamais.

“Je vais te dire ce que tu m’as dit l’année dernière, quand j’ai arrêté d’être prof principal des quatrièmes Glee. C’est bien.”

Bien sûr que c’est bien. Que cette histoire passionnée doit s’arrêter, parce que je suis prof avant tout. Mais je me donne humainement le droit, aujourd’hui, d’être triste. Triste et heureux. De me laisser maudire par Ultimecia.

Tout maléfice a son contre-sort. Si j’étais consciencieux, un fonctionnaire éthique et responsable, je trouverais du réconfort dans le fait que ces gamins ont progressé. Acquis des compétences variées, ont pour la plupart de solides résultats. Que musicalement comme scolairement, ils sont puissants.

Mais non.

Ce qui me soulage, c’est leur beauté.

Tous, à leur manière, sont devenus beaux.

Il est beau, Benvolio, avec sa voix hésitante et ses mouvements toujours emprunts d’une légère arythmie, qu’il a métamorphosée en une nonchalance presque étudiée.

Elle est belle, Nina, avec ses yeux noirs qui lancent plus d’éclairs que ce qu’elle veut bien dire, mais qui tente de maîtriser sa tempête intérieure, de la transformer en propositions et en réflexions, comme elle est belle dans ce combat.

Elle est belle aussi, Odessa, dont la joliesse de petite fille prend les marques de l’adolescence et dont le visage encore rond s’allonge des mimiques de jeune fille, surtout quand elle joue la tyrannique dirigeante de sa ville, dans le spectacle.

Il est beau, Arès, à sourire sans calcul ni méchanceté, juste parce qu’il est en train de jouer à toucher une poutre en béton avec ses potes. Oubliées, un instant, ses tortures quotidiennes.

Elle est belle, Eilie, métamorphose achevée d’une élève timide et mutique en une jeune fille au calme puissant.

Je les observe tous, cette classe unique, qui cultive avec un soin étonnant la part d’enfance à laquelle elle a encore le droit, tout en explorant déjà les terres souvent ténébreuses de l’adolescence.

“Quitte le paradis de l’enfance pour découvrir l’enfer de l’âge adulte.”, dit de façon grandiloquente Ultimecia, lors de l’une des premières rencontres que nous faisons avec elle, dans le jeu. Souvent j’espère que ces enfants seront assez fort pour lui faire un pied de nez.

En attendant j’ai mal, sous le beau soleil d’Ylisse, j’ai mal et il n’y a rien de plus normal, je suis sorti un petit peu de mon rôle d’enseignant, je suis devenu un peu fou, pour eux j’ai écris des vers et je les ai présentés à mes amis. Oeil pour oeil, paye la transgression, c’est ainsi. À te dire que l’année prochaine ils seront autres, que leur histoire continuera sans toi, que c’est bien, et qu’il n’y a pas la moindre protestation à émettre.

Juste se réjouir.

Jusqu’à ce qu’Ultimecia déploie ses grandes ailes grises. En laissant, pour toute trace de son passage, quelques rides au coin du sourire.

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