Lundi 24 septembre

BON.

Pour une première journée bien pénible, cette journée tape un bon Laurent Wauquiez/10.

On commence par ma flemme atomique de faire mes photocopies à l’avance. Je me vois donc dans la pénible obligation de prendre le train de 7h09 pour me rendre au bahut, et, au passage, de me réveiller à coups du café de Gare de Lyon, celui qui fait des trous dans l’estomac. Je suis donc futur possesseur d’un ulcère et des cernes jusqu’aux genoux, mais au moins, je serai là avant tout le monde, et pourrait donc poursuivre la destruction de la forêt amazonienne au travers de mes polycopiés avant tous mes collègues.

Mais bien entendu, dans la dimension magique de Gare de Lyon, la logique n’a pas vraiment cours. Et une sombre histoire de caténaire arraché transforme mon habituel direct de trente minutes en voyage avec escale de près de deux heures, avec arrêt folklorique sur un quai glacial, sur lequel des voyageurs de plus en plus en retard préparent leur lettre de démission car ils sont la nation française et arriver en retard, désormais, c’est de la Haute Trahison.

Je suis un sale fonctionnaire, et ce cas de conscience me passe dessus comme la décence sur Donald Trump.

Ce qui passe un peu moins, c’est quand, à 9h, j’arrive enfin au bahut, à peine transpirant par la magie de mon déodorant à la corne de licorne, et que je pousse la porte de la salle de classe. Heureusement, je donne en première heure un cours commun avec V., qui, en attendant, a impeccablement tenu la baraque. Seulement, Anita, une gamine que j’avais étiqueté comme un brin pissouze (si tu ne connais pas le terme, va consulter ton dictionnaire des bretonnismes, et ne me remercie pas) mais pas particulièrement désagréable, me regarde, l’air blasé “Ah ouais, genre les profs, ils se pointent à l’heure qu’ils veulent alors que nous, avec cinq minutes de retard, on doit aller chercher un billet !”

La gamine, avec la classe de qui je n’ai pas eu à élever la voix depuis le début de l’année se montre un brin surprise de se retrouver téléportée dans le couloir avec l’aimable Monsieur Samovar transformé en un mix de Sauron et d’Ursula dans La petite sirène. Après quelques mots vertement choisis, je la reconduis à sa place et, jusqu’à la fin de la journée, elle m’adressera les sourires et les compliments très naturels de la personne qui sait que six snipers la tiennent en joue.

On enchaîne avec un cours de troisième Glee, durant lequel je leur présente le questionnaire de Proust à compléter, en insistant sur le fait que la forme doit être aussi éloquente que les réponses aux questions.

Que n’ai-je pas dit là.

L’une des gamines se lance immédiatement dans la rédaction de quinze haikus (un par réponse), tandis qu’un autre décide de tourner un mini-métrage inspiré de Michel Gondry. J’ai beau leur expliquer que le budget du collège s’approche davantage de celui d’un court métrage arménien plutôt que d’un Marvel, ils se lancent dans tout un tas de projets qui fleurent bon l’enthousiasme et qui, je le sais, aboutiront. Ils sont comme ça, les troisième Glee. Foutraques – la rigueur type deutsche qualität est le grand projet de l’année – mais d’un enthousiasme réjouissant.

Enthousiasme que je retrouve presque, l’après-midi, avec les troisièmes Bazoukan.

Jusqu’au moment où Seed et Culgan commencent à s’insulter.

Seed n’a clairement rien à faire dans une classe de troisième classique. Le gamin est quasiment illettré et a d’énormes problèmes de sociabilisation. Il passe le plus clair de son temps à marmonner des insanités entre ses dents, ou à provoquer ses camarades qui, soit réagissent violemment, soit se servent de ce prétexte pour foutre le boxon en classe. Seed ne comprend pas vraiment nos – déjà trop nombreuses – conversation, hormis qu’il faut hocher la tête d’un air contrit. À ses côtés, Culgan semble presque un môme parfaitement bien dans sa tête, quand il est, tant dans l’attitude que dans la mentalité, un môme de CM1. Un môme qui va bientôt devoir quitter le collège et trouver une orientation… Les deux chiards se lancent dans une joute verbale qui ferait entrer dans les ordres une flotte entière de boucaniers, inventant des usages créatifs pour divers organes de leurs mères respectives. Je n’ai jamais, jamais entendu pareil déversement d’injures. Une version -18 du duel d’insultes dans Hook.

“Monsieur, faut faire un bail, là.”

Je m’aperçois que, depuis deux bonnes minutes, je suis là, la bouche ouverte, sidéré par la violence de la scène. À l’instar des autres spectateurs de la scène. Je parviens à réagir et exclus les fâcheux avant de les accompagner chez Y., leur CPE, qui les atomise en petits morceaux par le simple pouvoir de la voix. Et qui, au passage, passe un nombre d’heures impossible sur l’orientation de ces deux mômes en particulier…

Fin de journée avec les quatrièmes Bulbizarre. J’ai dû régler mille détails administratifs, j’ai la tête qui tourne et l’esprit en compote tandis que je tente de définir le fantastique avec eux.

Et là, les ouvriers chargés de la réfection de ce navire à demi-submergé qu’est le bahut – rapport à son étanchéité – décident de se mettre à percer dans le mur.

Tandis que je m’applique à casser un bureau à coups de tête, un élève compatissant va chercher une salle libre à l’étage.

À peine installés, nous apercevons la plateforme sur laquelle se tenait l’ouvrier monter pour se mettre à la hauteur de notre salle. J’éclate d’un rire nerveux et strident, qui correspond assez bien à mon évocation de Vlad Dracul, mais ne me vaudra sûrement pas la Palme du pédagogue le plus rassurant de 2018.

Nous rentrons avec T., fourbus.

“Le vortex s’est remis à tourner.”

Il faut retrouver comment affleurer à la surface.

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