Samedi 29 septembre

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Donc, Mose est parti du collège.

Mose, élève de quatrième, 1m80, 80kg, voix de CM1. Signe particulier : aime fumer la chicha juste devant les grilles du collège et entrer dans les salles de cours qui ne sont pas les siennes pour aller checker ses potes ou mettre de petites claques sur le crâne des autres.

Mose dont les camarades se crispaient quand il entrait en classe.

En un an et des brouettes de fréquentation – j’ai été son prof en cinquième et en quatrième – je l’ai vu manquer de respect à l’intégralité des adultes qu’il a croisé et brutaliser une bonne moitié des mômes de son entourage.

Il a eu le droit à une dizaine de réunions consacrées à son cas – lui et ses parents en ont séché une bonne moitié – des ribambelles d’adultes se sont penchés sur lui. De mon côté, j’ai juste cherché à gérer cet imposant chaos dans mes cours. La seule méthode vraiment efficace a été de lui parler comme à un tout petit enfant : “Mose c’est pas bien. Maman elle n’aimerait pas que vous tapiez Estella. Mose à la fin de l’heure je vais vous gronder. On s’asseoit, on sort les affaire, le stylo bleu et le stylo rouge. Allez allez.”

Monsieur Samovar, Assistant Maternel quatre heures par semaines.

Mose, c’est la figure de proue du dysfonctionnement d’Ylisse. On ne va pas le cacher, les élèves qui déconnent dans ce bahut déconnent sévèrement. Violence, incivilité, refus de la moindre règle. Les causes en sont multiples, complexes et changeantes. Mais les faits sont là. En REP+, quand ça dérape, ça ne fait pas semblant.

Et tous les ans, il va se trouver des adultes pour chercher à comprendre ces gamins. Se prendre pour eux d’une furieuse affection, les défendre, envers et contre tout. Parce qu’une grande partie des adultes est encore nouvelle dans le métier, idéalisme encore intact. Parce que nous nous voyons souvent, comme je l’ai souvent écrit, en paladins, arrachant nos élèves aux griffes de l’hideux déterminisme social. Nous donnerons aux mômes qui nous sont confiés, si touchants dans leurs vies fracassées, toutes les chances et même plus.

Parfois – rarement – ça fonctionne.

Et des fois, comme dans le cas de Mose, pas du tout.

Deux ans de boulot en pure perte. Cent rapport d’incidents en cinquième. Des journées où il n’insultait personne vues comme des victoires.

Jusqu’au jour où, excédé, on le prie, bien gentiment, d’aller voir ailleurs.

On nous reprochera sans doute d’avoir agit trop tard, ou au contraire, sans compassion. Trop tard pour des gamins dont les profs se sont régulièrement interrompus, tête tournée à cent quatre-vingt degrés style l’Exorciste à hurler “MOSE ON NE RAMPE PAS PAR TEEEEEEEERRE EN COURS !” ou à essayer de le convaincre de ne pas ouvrir la fenêtre pour balancer des stylos dans la salle en face.
Sans compassion pour ce gamin qui va se retrouver balancé dans un nouvel établissement pour une énième transgression et qui ne comprendra pas pourquoi c’est arrivé là et pas avant ou après. (personnellement, ma compassion a atteint le zéro absolu quand il s’est assis sur la tête de Lianna, un mètre dix, polie, appliquée, super en difficulté, tout en lui hurlant “J’TE PÈTE DESSUS !”)

Mose, il n’y avait rien à faire pour lui dans ce bahut. J’en suis convaincu. Mais notre boulot est d’essayer.
Et de savoir quand arrêter, aussi. C’est le plus difficile.

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