
J’ai revu les ex-cinquièmes Glee. Désormais quatrième Glee.
Pour ceux qui sont arrivés cette année, la cinquième Glee
fut ma classe mythologique. Les mômes que j’ai accueillis en sixième, en tant
que professeur principal, que j’ai suivi deux années durant, et dont les
projets artistiques m’ont portés. Une classe de gamins fins et curieux, avec
qui j’ai eu le temps de me synchroniser. Le terme est laid mais réel. J’ai eu
le temps d’apprendre à les connaître, l’un après l’autre, de m’adapter à
chacun. Pour eux – parce que c’était pour eux avant tout, faut pas déconner – j’ai
écrit les paroles d’un spectacle musical.
Et après deux ans, le délire s’est arrêté. Je l’avais
souhaité, il aurait été malsain, et pour eux et pour moi, de rester leur PP,
qui devenaient davantage les initial de Papa Prof plutôt que de Professeur
Principal. Désormais, je participe toujours au projet Glee, mais en troisième.
Cet après-midi cependant, je pousse les portes de la salle
polyvalente. Le fameux spectacle – Les Cités Aveugles – va être rejoué cette
année, je viens donc filer un coup de patte à Monsieur Vivi, qui, lui, est leur
prof de musique depuis trois ans. Monsieur Vivi qui m’a dit, à plusieurs
reprises, qu’ils avaient beaucoup, beaucoup changé, les petits magiciens.
Je n’avais pas trop voulu l’entendre, je me prends une
claque attendue et méritée. Les quatrièmes Glee sont désormais, dans l’ensemble,
une bande d’ados boudeurs. Amollis. Soupirant devant les activités, d’un
enthousiasme qui n’est pas sans rappeler le blizzard sibérien.
En gros, ce sont des quatrièmes. Tout simplement.
« Ils se sentent abandonnés, me dit Monsieur Vivi. Ils
ont été hyper encadrés pendant deux ans, et là, ils se vengent. (Un silence)
Comme tous les élèves des autres classes, en fait. »
Touché. Il n’y a pas à tortiller, sur ce point, les classes
du projet Glee sont des privilégiées. Les équipes bougent moins souvent – sur un
rythme de deux ans – et se tissent au fil des projet, ce qui crée une cohérence
forte. Privilège auquel absolument tous les élèves devraient avoir le droit.
Mais je m’en fous, face à eux. Face à ces gosses qui me
tabassent de nostalgie. Revoir les jumelles, dépourvues de leur sourire 6317 « Je
suis d’une innocence totale et absolue, et je sais parfaitement que vous ne me
croyez pas ». Revoir Achille, qui arrive en retard – il aurait préféré, l’année
dernière, passer au supplice de la roue plutôt que de manquer quatorze secondes
de cours. Je retrouve, bien sûr, Arès, bien trop, bien trop attachant, dont la
nonchalance a laissé place à du je-m’en-foutisme.
Et c’est normal. Il n’y a rien à regretter. Tu ne les as pas
magiquement élevés, Monsieur Samovar, tu as été un prof, rien qu’un prof, ils
ont changé avant toi, ils changeront après.
Alors je fais mon job. Ensemble, on retrouve, petit à petit,
les paroles des chansons, éteintes depuis des mois. Les mises en scène, les
accords. Maladroitement, on se retrouve. Et, l’espace d’une petite heure, les
sourires et les percussions corporelles revivent. « Ils se sont payés un
trip de cinquième. » commente à nouveau Monsieur Vivi.
C’est vrai. Peut-être, sans doute, que j’ai oublié de leur
dire le plus important, quant à ce qu’ils ont fait, ces deux dernières années.
Pendant deux ans, ils ont fait de la magie. Une magie forte
et puissante, qui a le pouvoir de les porter des années. Si on leur en donne
les clés.
J’ai un délai, de quelques semaines, pour réussir à le leur
dire, avant qu’ils continuent leur chemin.
Plus forts de cette expérience ou somptueusement
indifférents.
Parce que la vie est comme ça, et que c’est très bien.