
Cours hallucinant avec les troisièmes Bazoukan.
Nous entamons la lecture d’un passage des Confessions de Rousseau. L’épisode du peigne brisé. Pour ceux qui sont passés au travers durant leur scolarité, il s’agit du moment où notre Jean-Jacques national, encore enfant, est accusé à tort d’avoir cassé un peigne. Drame, cris, pleurs, et traumatisme.
C’est un texte compliqué, qu’en général, j’aborde par la notion d’injustice, injustice à laquelle les mômes sont très sensibles. J’ai tous les ans le droit à des “Ça se fait pas !” “Moi aussi quand le prof il m’accuse, je vrille !” et autre “Azy, je comprends trop !”
Pas cette fois.
Au moment où je termine de lire le texte, Jeane lève la main. Jeane parle toujours d’une voix douce, insulte très facilement quand elle s’énerve, et aime le français. Voici la transcription la plus exacte possible de son intervention.
“En fait, monsieur, il explique comment une histoire peu importante pour les autres l’a profondément marqué, l’a amené à détester l’injustice, et peut-être aussi à écrire de cette façon. Il tient vraiment à montrer que c’est essentiel pour lui.
…
C’est pas ça ?”
Conscient que rester la bouche grande ouverte quand on est enseignant, et chargé d’incarner la nation française (entre autres) n’est pas particulièrement de bon aloi, je parviens à articuler :
“Euh… tout le monde a compris ce que Jeane a dit ?”
Hochements de têtes vigoureux. 95% du temps, les commentaires que j’obtiens après une première lecture sont plutôt du style “Euh, ça parle d’un peigne ?”
Quelques échanges me convainquent que, oui, les mômes ont compris. Ce qui est parfois le maximum que j’obtiens de ce texte casse-tête pour des troisièmes leur est acquis d’emblée. Pris d’une sotte confiance, j’enchaîne.
“Bon, du coup, trouvez-moi une figure de style qui montre à quel point l’indignation de Rousseau est puissante.
– …
– Ben quoi ?
– Monsieur ?
– Oui ?
– C’est quoi, une figure de style ?”
Deuxième chute de mâchoire en trois minutes, je dois tenir un record. Ces mômes à la comprenette suractivée ont, tout bonnement, oublié ce qu’est une figure de style. J’ai beau tenter, “mais siiiii, vous savez, la comparaison, l’hyperbole de Pokemon (hashtag blague toute pourrie), l’énumération… Non ? Non ?”
Non.
Et le mur se dresse. Sans ces outils là, ils ne pourront pas, eux non plus, aller plus loin. Comprendre la délicate mécanique du texte. Et leur belle intelligence finira de consumer le texte en quelques minutes.
“À quoi ça sert, tous ces trucs de style ?” m’avait aboyé dessus un gosse mal luné, en début de carrière. Ce n’est que des années plus tard que je peux lui répondre. Regarde-les, les Bazoukan ! Ils ont pigé Rousseau. Ils vont pouvoir entrer dans son écriture, ils sont à deux doigts de comprendre à quel point les mots ont un sens et un pouvoir. S’ils saisissent la technique, alors peut-être, juste peut-être, qu’ils verront ce que nous, profs de français, voyons dans tellement de textes.
Que c’est beau. Que ça aide à vivre.
Alors, les dents serrés, j’improvise un cours sur les figures de style. Aride, parce qu’imprévu. En espérant que ce soir, ils se rappelleront à quel point ils souriaient en découvrant l’histoire du peigne brisé.
Espérons.