Une journée : à faire exploser son empreinte carbone, qu’on tente de conserver au plus bas, un peu pour l’environnement, beaucoup pour ces situations ; à tricher avec son corps : se dire qu’il est sept heures de plus, histoire de supporter le décalage horaire ; à entrer en Russie, c’est immense, la Russie, quoi ! Mais non, ce sera juste l’aéroport ; à prendre place dans un gigantesque machin volant ; et au milieu de la nuit.
Un ciel noir de vide. Et à l’extrême horizon, un orange flamboyant se mêle à un violet sauvage.
Les quatrièmes Bulbizarre, depuis le début de l’année, cultivent leur côté détestable. A l’exception d’une poignée de chouettes gamins – gamines, surtout – parvenant à rester somptueusement indifférentes aux divers conflits, petites méchancetés quotidiennes et irrespect par rapport au professeur, il s’agit typiquement du genre de classe dont on sait qu’elle va être usante. Usante parce que chaque cours, un élève, rarement le même, dysfonctionne. Usante parce que le matériel est rarement apporté, qu’il faut quasi à chaque fois appeler les parents, parce que les mots s’alignent dans les carnet.
Et pourtant, de leur point de vue, quelque chose ne va pas. Et je pense avoir deviné quoi.
Au fond, les gamins Bulbizarre aiment l’école. C’est assez rare pour qu’on le reconnaisse et qu’on le souligne. Parce que oui, ils sont capables de se comporter comme les pires de petites enflures charmants petits diablotins, mais ils s’indigneront toujours qu’on les accuse de ne pas tenter les activités proposées, parce qu’ils le font. Ils rendront toujours, toujours les devoirs, même s’ils seront capables ensuite d’insultes immondes entre eux et parfois même envers le prof.
Ils ont envie d’être des ados d’Ylisse. De se tchipper et de se traiter de gros bâtards en rigolant grassement. Et pourtant des fois. Tiens comme ce matin.
Ce matin où, tout bêtement, ils continuent une rédaction de plusieurs pages. En groupe ou individuellement. Où, pendant une heure, certains termineront leur brouillon à la main, et d’autres commenceront à taper diverses aventures angoissantes à l’ordinateur. Tous ou presque tapent leur texte au kilomètre, sans y accoler les effets de couleurs qui déchirent la rétine égayent les œuvres des collégiens, habituellement. Seed, qui est dans ma tête le candidat numéro 1 à un conseil de discipline cette année, note sur une feuille les règles de typographie, parce que “ça fait moche, quand on sait pas si on met un espace avant ou après le point.”
Pourtant, cette heure, comme celle de mardi, où j’avais eu l’impression que l’activité ne convenait pas aux mômes, est harassante. Parce que je dois en permanence calmer les uns, sévir avec les autres, dégainer un rétroviseur quand je me tourne pour expliquer à un groupe que “henvahirh” compte peut-être un peu trop de h, le tout tout en surveillant trois élèves d’un collègue dont j’ai bêtement accepté de surveiller la retenue.
Je ne sors pas du cours pris d’une soudaine épiphanie, d’une révélation du genre : “Malgré tout, ils sont sur le droit chemin, ils peuvent être sauvés !”
Non. Parce que mon rôle est d’être leur prof. J’ai abandonné mes habits de paladin il y a quelques années, et s’ils doivent être sauvés, ce sera par eux-mêmes. Quand ils accepteront que ces activités dont ils savent qu’elles présentent un intérêt, sont ce qui importe dans l’heure. Et pas la propension d’Hildegarde à inventer d’exotiques scénarios mettant en scène la mère d’Alia.
C’est difficile. De se dire que ces mômes ne deviendront de bonnes personnes que s’ils le décident. Notre pouvoir là-dessus est tellement ténu. Les conforter, leur donner les armes pour être de bons élèves, de bonnes personnes, créer les conditions pour qu’ils s’épanouissent.
Mais, toujours, leur laisser l’essentiel : choisir.
L’autre jour lors d’une réunion, Cheffe nous demande de cesser d’envoyer des élèves faire des photocopies pendant les cours, nous expliquant qu’il faut qu’on s’organise un peu, eh oh, que c’est pas la fête à la saucisse ici et qu’on n’a qu’à faire nos photocopies en début de journée, voir la veille, comme ça se fait dans les endroits civilisés.
J’entends. Je comprends. Et même, je peux saisir ce que cette parole a de beau et bon.
Mais.
J’enjoins Cheffe à se rendre dans l’un de mes cours, dès que possible. Elle pourra alors assister à ce genre de scène :
M. SAMOVAR : Alors, pour cette activité, vous aurez besoin du manuel, ainsi que je vous l’ai fait écrire dans votre agenda hier, ainsi que je l’ai noté sur Pronote. Oui Emilia ?
EMILIA : J’ai pas mon manuel.
M. SAMOVAR : C’est pas bien ça Emilia, Monsieur Samovar va agiter le doigt en fronçant les sourcils et… Gremio, quelque chose à ajouter ?
GREMIO : Je l’ai pas non plus.
M. SAMOVAR : … Juste histoire de revoir mon dosage de Lexomil, qui n’a pas son manuel ?
(forêt de doigts en l’air)
M. SAMOVAR : Bon, j’ai pas assez de doigts pour tous les agiter, mais c’est pas sérieux là !
GREMIO : Oui mais moi, mon ordinateur il fonctionnait pas !
M. SAMOVAR : Et votre agenda ? Il vous a fait un écran bleu ou une erreur 404 ?
GREMIO : Bah non, juste j’ai pas d’agenda, il croit quoi l’autre ?
M. SAMOVAR : Il croit que vous avez pile poil le gabarit et la masse pour passer par la fenêtre et atterrir dans l’autre salle, mais il est hashtag éthique et responsable, donc il va se contenter d’appeler maman ce soir. Bon, allez, ne reculant devant rien, on va faire appel à la technologie, et vidéoprojeter les pages du manuel que j’ai scannées, car je suis prévoyant. J’allume le vidéoprojecteur et…
CLIVE : Monsieeeeeeeur !
M. SAMOVAR : Ouiiiiii ?
CLIVE : Le vidéoprojecteur il sent le brûlé et ça me fait chaud à la tête !
(Le vidéoprojecteur émet en effet, en salle 129, des vapeurs qui doivent être interdites quelque part dans la convention de Genève).
M. SAMOVAR : J’abandonne. Rina, prenez votre manuel, et allez donc faire… 18 photocopies des pages 24, 32, 56 et 89… (Monsieur Samovar aime travailler sur des activités différentes)… Quoi Rina, qu’est-ce qu’il y a ?
RINA : … peux en profiter pour photocopier le cours d’hier, j’étais pas là…
M. SAMOVAR : Oui, Lina, c’est pour ça que je l’ai tapé et converti dans un joli pdf tout mignon, après que vous m’ayiez assuré que vous avez un ordinateur pour l’ouvrir.
RINA : … oublié… regardais la télé…
M. SAMOVAR : Alors, deux choses : vous allez tout de suite vous mettre à parler à plus de trois décibels, et vous allez me faire le plaisir, à la coupure pub, d’aller VERIFIER LES COURS QUE JE METS SUR PRONOTE;
ZAMZA : T’façon à quoi ça sert de venir en cours si vous les mettez sur Pronote ?
Donc Cheffe. Je peux comprendre que des élèves se baladant dans les couloirs, c’est moyen. Mais il y a un truc que j’aime bien faire dans mon métier, c’est cours. Bien cordialement.
L’année étant encore jeune, je suis encore à peu près au même point du programme avec mes classes de quatrième (les troisièmes, c’est mort et enterré. Leurs sensibilités sont tellement différentes que je leur prépare des cours qui n’ont rien à voir).
Aujourd’hui, j’enchaîne donc les quatrièmes Bulbizarre avec les quatrièmes Alakazam. Et il s’agit de l’exemple type de l’une de mes rares certitudes dans ce métier : la méthode parfaite n’existe pas, n’a jamais existé, n’existera jamais.
Dans les deux classes, le but est d’écrire une nouvelle fantastique par groupe de trois. Il s’agit d’apport de rédiger un plan, puis de réfléchir à une ambiance – j’ai apporté différentes bandes sonores, des extraits de texte et des tableaux – avant de se lancer dans un brouillon.
La première heure, avec les quatrièmes Bulbizarre, est apocalyptique : je cours d’un groupe à l’autre, pour leur demander de sortir un stylo, d’arrêter de se servir des feuilles que j’ai imprimées en couleur au prix du caviar pour faire des avions à réaction (et des escaliers en papier pirouette cacahuète), je sépare un début de bagarre entre Euram et Hildegarde, j’explique à Oulan que NON, on ne va pas pouvoir mettre en scène un monstre qui arrache les yeux de ses victimes avec ses griffes dans les quatre premières lignes du texte, je viens consoler Jowy qui pleure toutes les larmes se son corps parce qu’il SAIT qu’on ne met pas S à la fin d’un verbe à la troisième personne du pluriel mais il ne se rappelle plus ce que c’est, je signale aimablement à Hildegarde que si elle retraite la maman d’Euram de dame ayant d’étranges fantasmes avec des éléphants, elle va se prendre quelques heures en tête à tête avec moi vendredi après-midi, avant d’aviser que Millie, qui ne parle pas français, me regarde avec des yeux de hibou, étant donné que j’ai totalement oublié qu’elle était là aujourd’hui – oui, parce qu’elle n’est pas là tous les jours et que j’oublie systématiquement quand elle vient – et que je ne lui ai dont pas préparé de travail approprié. Retenant la chaise qu’Euram s’apprête à lancer sur Hildegarde par la seule force de mes pouvoirs de Jedi et de mon regard de Sith, je lui improvise quelque chose.
Je termine cette heure vieilli de dix ans et voyant une grande lumière au bout du tunnel. Je manque de fondre en larmes et de me rouler dedans quand débarquent les quatrièmes Alakazam, avec qui ça s’est très mal passé hier. Les mômes s’installent gentiment et poussent une exclamation enthousiaste quand je leur annonce le programme de la journée (ils se demandent aussi pourquoi je leur explique tout cela d’une voix tremblante.) Pendant une heure, je me balade au milieu de mômes qui bossent dans un calme absolu, les voix s’élevant quand l’un d’entre eux lit une erreur qui fait rire tout le monde ou qu’ils débattent du destin d’un personnage principal. Laya me propose gentiment d’aller chercher des dictionnaires que j’ai oublié de fournir, tandis que Georg tire la langue, sous l’effet de la concentration. Une heure à aider, avec joie.
Cette activité préparée n’était ni bonne ni mauvaise, elle était simplement mal adaptée aux Bulbizarre. Comme à chaque année, je reste abasourdi par l’immense différence entre deux groupes de gamin, et le boulot à accomplir pour les aider tous autant les uns que les autres.
Shu est dyslexique. Fortement. La première rédaction qu’il m’a rendu était un immense serpent sa queue ni tête, dans laquelle les lettres s’entrechoquaient, cherchant désespérément à produire quelque chose.
“Non mais je suis dyslexique, hein.” m’a envoyé le gosse au visage quand il m’a rendu son premier écrit, avec l’air vaguement dégoûté qui lui est coutumier. Remarque que j’ai prudemment accueillie, énormément d’élèves se disant dyslexiques pour des motifs plus ou moins solides.
Parce qu’ils ont compris. Ils ont compris que la prise en charge de nombreux handicaps, dans les collèges, c’est le bordel. Les infirmières font leur boulot, les profs essayent de le faire, les parents aussi, quand tout va bien. Et pourtant, la communication ne passe pas. Tous les ans, les mômes ayant tel ou tel handicap doivent, s’ils n’ont pas de chance ou des parents hyper-présents, recommencer cet effroyable parcours du combattant consistant à prévenir les adultes, encore une fois. Parce que personne d’autre ne le fait, que les dossiers se baladent d’un bureau à l’autre, qu’à la rentrée, on nous averti de douze milliards d’obligations et parfois pas de celle-ci.
Shu a eu la présence d’esprit de le signaler. Mais combien n’osent pas. Et sont à la merci d’un “t’es sûr que tout va bien, niveau écrit ?” lancé au petit bonheur la chance pour que l’on reprenne le dossier, que les profs de l’année dernière confirment, ébahis que l’info ne soit pas arrivée jusqu’à nous.
Parce que l’école que l’on veut inclusive sans nous en donner les moyens, c’est cela, aussi : des enfants qui souffrent, parfois en silence, parfois en se manifestant, et des adultes qui écopent dans tous les sens dans un bateau qui prend l’eau.
J’ai acheté les premiers tomes des Passagers du Vent près de l’eau, sur les quai de Seine.
C’est grotesque mais je crois qu’il n’y avait rien de plus approprié pour cette histoire immense comme l’Histoire.
Deux héroïnes, Isa et Zabo, pour un seul nom, Isabeau. La première vivra ses aventures au XVIIIe siècle, en mer, autour de l’Europe puis de l’Amérique. La seconde, arrière-petite-fille de la première, fera le trajet inverse. Au travers de leurs histoires personnelles, romanesques, elle traverseront les grands bouleversements de ces périodes.
Ce cycle de BD est laborieux. Dans le rythme, dans les dialogues, souvent peu naturels, dans sa progression narrative. Mais c’est à ce prix que l’on découvre une oeuvre immense, qui parvient à évoquer l’Histoire avec une précision et une rigueur hallucinante, tout en ne perdant jamais de vue ses héroïnes : si j’ai un jour des enfants, j’aimerais que ces deux Isabeau soient leurs modèles.
Le dernier volume, débutant le jour des obsèques de Jules Vallès, marque la fin de cet immense voyage, commencé sur la mer, il y a si longtemps. Zabo y arpente un Paris qui devient petit à petit notre présent. C’est complexe, passionnant et magnifique.
Les revoilà, aussi irréductibles que les troupes de Huns : les réunions de remise de bulletins du samedi matin. La logique derrière cet horaire impie, étant que certains parents ne peuvent venir en soirée du fait de leur travail.
Les bonnes intentions n’ont que très peu de pouvoir lorsqu’à 8h20, je m’installe, avec Monsieur Vivi, en salle 204, pour recevoir les parents de troisième Glee. Et comme à chaque fois, l’expérience sera à la fois épuisante, réjouissante et exaspérante.
Exaspérante lorsque je reçois ce premier papa, arc-bouté sur le fait que sa fille sera médecin. Sa fille – en troisième donc – est une gamine fort sympathique. Mais qui, alors qu’elle est née à vingt kilomètres de là, ne parle pas correctement français. Et le papa en question refuse l’idée que, peut-être, son enfant n’a pas les capacités pour devenir neurochirurgienne. Forcément, elle ne travaille pas assez, l’école ne joue pas son rôle, elle doit venir plus tôt pour étudier, se socialiser, lire, écrire, s’exprimer. Tout, en fait. Toujours plus d’école. Cela fait trois ans que ça dure, me confie Monsieur Vivi. Et je vois le scénario classique se mettre en place : Leona passera en Seconde Générale en appel, et passera une année à se demander qui sont ces gens qui lui parlent chinois et attendent qu’elle réponde dans la même langue. Les trésors de diplomatie de mes collègues n’y ont rien changé. Alors je suis infect. Médecin ? Non monsieur, on va d’abord parler de l’issue de la troisième, parce que la seconde générale n’est pas du tout possible actuellement. Laissez-moi finir, les dispositifs mis en place ne fonctionnent pas et ne peuvent pas tout, il faut envisager d’autres orientations. Non, monsieur, c’est comme ça, dès lundi, il y aura un rendez-vous avec la conseillère d’orientation. Elle préparera un rapport, et nous nous reverrons avec la principale. Au revoir AU REVOIR monsieur.
Je déteste faire ça. Et pour tout dire, on n’est jamais à l’abri d’une métamorphose totale, peut-être Leona se révélera-t-elle cette année, une élève dont la futur est en seconde générale. Mais il est essentiel que l’idée d’une autre orientation fasse route dans l’esprit de son père, et si cela doit passer par l’aigre et désagréable Monsieur Samovar, so be it.
“Vous en parlez avec Leona, de ses études ? est l’une de mes premières questions. – Bien sûr que non, elle sait. – Vous êtes sûre de vouloir travailler dans la médecine Leona ? – Je sais que je voudrais travailler avec des médicaments. Dans le magasin des médicaments. – Vous voyez ? Médecine.”
Réjouissante, quand nous recevons les parents de Jewel et Kenneth. Sœur et frère jumeaux. Jewel est l’archétype du pilier. Depuis trois ans, elle travaille avec sérieux, fait rarement la tronche et, surtout, sait attendre. Lorsque le cours s’enlise, lorsque ce qui se passe ne la fait pas avancer elle, spécifiquement, elle patiente. Relis les mots écrits avant, compulse la suite du manuel. Les cours, c’est comme ça. Et c’est normal. Jewel remplacera toujours un absent dans le projet musical, prendra toujours la parole dans des débats que personne ne veut lancer. À ses côtés, Kenneth, sorte de Pierrot, dont l’essentiel de la concentration passe dans le fait de ne pas perdre son matériel et ses lunettes. Kenneth passe son temps à égarer ses affaires. Pas cette année. Cette année, son objectif est de vaincre sa distraction. Et c’est un combat splendide. Parce que, sur tous les autres points, Kenneth brille. À quatorze ans, il manie le français avec plus de précision que beaucoup d’adultes, et comprend à une vitesse stupéfiante. Et sur scène, ce môme qui, actuellement, se tient raide sur son siège, se métamorphose en une bête de scène. À leurs côtés, le papa rayonne. Qu’on ait pris un bon quart d’heure pour lui dire que tout va bien. Parce que ça aussi, c’est essentiel.
Et tant, tant d’autres. Tant d’histoires à venir cette année, qu’il faudra porter.
Hildegarde est une grande fille brune, qui traine un corps momentanément trop grand pour elle et une hargne toute adolescente dans les couloirs du collège Ylisse. Hildegarde parle fort, très très fort, et jure tout ce qu’elle peut. (Il m’a fallu deux bonnes semaines pour la convaincre que “putain” est une insulte).
Et bien entendu, Hildegarde n’aime pas le français. Parce que ça sert à rien, “que je parle déjà français, t’façon !”
Je suis pas très bon avec ce genre d’élèves, qui ont tendance à me faire perdre toute patience. J’ai systématiquement l’impression d’avoir le même âge que ce genre de mômes, et je descends au niveau de la cours de récréation. Autant dire que les cours de la quatrième Bulbizarre, dans laquelle elle s’est retrouvée, ne se passent pas toujours dans la plus grande sérénité.
Ce matin, Hildegarde a entre les mains le texte qu’elle doit lire à l’oral, devant tout le monde. C’est l’une de mes marottes : entraîner les élèves à la lecture orale. Je ne supporte plus de les voir se galérer à annoner des mots les uns à la suite des autres en transpirant à grosses gouttes, sans en retirer le moindre plaisir. Alors en s’entraîne. De cours extraits, dont il faut prendre soin. Aujourd’hui, c’est au tour d’Hildegarde. Un extrait d’“Apparition”, de Maupassant.
Pour la première fois de ma vie – et de la vie de ses camarades, si j’en juge par leurs regards – Hildegarde lit doucement, comme impressionnée par les mots qu’elle déploie. La lecture n’est pas parfaite, loin de là, mais on distingue les formes de l’histoire. Et les autres élèves écoutent, avec un vrai silence.
“Voilà !” brame-t-elle, une fois qu’elle a terminé.
“C’était trop beau, clame une copine. Vous savez, en vrai, Hildegarde, elle est intelligente, hein.
– N’importe quoi ! Laisse-moi tranquille !” réplique l’autre, en agitant des mains comme des battoirs à linge.
N’empêche qu’elle passera la fin de l’heure, plongée dans les ateliers de conjugaison, entièrement concentrée. En fin d’heure, elle me rapporte sa fiche bilan de travail :
“Mais je sais que quand je veux, je peux réussir, c’est pas la peine de le dire hein ! Laissez-moi tranquille !”
Et elle sort, furieuse. Me laissant médusé, devant ce champ de ruine d’estime de soi. Sa pote s’approche à son tour.
“Le répétez pas, mais elle aime bien le français.”