Mercredi 31 octobre

Direction Nara, parce qu’à Nara, il y a des temples, la plus grande statue de Bouddha du Japon et DES DAIMS TROP CHOUPIS.

Sans doute le moment le plus touristique de notre séjour, à photographier les temples et à gaver les daims trop choupis de petits biscuits, au milieu de tout un tas d’occidentaux aussi ravis que nous. Et puis, brusquement, changement d’ambiance, quand nous déambulons dans un musée de statues bouddhistes. Nous errons de personnages inconnus en postures énigmatiques. Aucune explication quant à ce que nous sommes en train de voir, tandis que les visiteurs – plus aucun touriste soudain – se poussent du coude l’air entendu, pouffent ou hochent la tête, impressionnés.

Nous ressortons plein de questions. En deux semaines, que saurons-nous de plus sur le Japon ? Sur nous ?

Des questions à garder pour l’après.

Mardi 30 octobre

Suite de notre exploration de Kyoto. Nous déambulons dans un palais de bois laqué. Un chant s’élève, cacophonie discordante d’oiseaux. On apprend quelques panneaux plus loin que ce sont les lattes du parquet qui produisent cette étrange mélodie.

Kyoto à vélo. On peut faire n’importe quoi. Rouler sur les trottoirs, à gauche, à droite. Les gens se cèdent le passage, c’est naturel. “Le vernis japonais.” nous a dit K., l’autre soir. La seule fois où son sourire a eu l’air un peu grinçant.

Visite de jardins. Une grue déploie ses ailes, immenses. Nous protège quelques jours encore.

Lundi 29 octobre

Et donc, Kyoto nous cueille en pleine poire. C’est facile de s’attendre à du beau quand on lit Mishima ou que l’on consulte Google. Mais le voir, en vrai…

Je n’étais pas sûr d’apprécier la ville, plus européenne, en un sens, que Tokyo, avec ses boutiques de luxe et ses maisons proprettes. Mais ensuite les allées s’ouvrent sur le Pavillon d’Or et son jardin artefact. Ce n’est pas la nature, cet immense endroit où chaque arbre se déploie, majestueux. C’est un tableau réel, l’art incarné. Tolkien disait que la magie des elfes consistait à amener dans la réalité ce que l’on ne peut, nous, que représenter en art.

C’est ça, le Pavillon d’Or et le Jardin des Pierres : de la magie elfique.

Dimanche 28 octobre

Ma trente-cinquième année sera plus courte que les autres. Huit heures de moins, décalage horaire oblige.

Trente-six ans au Japon, ça fait classe, faut dire ce qui est. Et ça fait du bien aussi.

De se nourrir, et pas que de ramens. De partir loin, au point, enfin, de sentir se distendre les liens de la profession. Plus de culpabilité à l’idée de ne pas avoir travaillé, participé à l’école ouverte, préparé des projets.

Tokyo m’a foutu une mandale dans les neurones, mandale bienvenue. Se dévouer entièrement à son boulot, c’est de la paresse. Tu te dois de te ménager du temps pour ailleurs. Change, pars, lis, écris, tombe amoureux, danse, cuisine, fais l’amour ou tricote.

Mais ne te fige pas.

Une nouvelle année, plus longue de huit heures. Huit heures fantômes, surnuméraires. Qu’en ferais-je ?

Et de toutes les autres heures ?

Samedi 27 octobre

Résumons.

Nous sommes perdus dans les montagnes du Kansai, avec pour seule compagnie les insectes et les tanukis qui viennent gratter à notre porte.

En conséquence, nous enfourchons les vélos minuscules mis à notre disposition et après une heure à pédaler comme des damnés, nous arrivons à un semi-village, à peu près aussi animé que la banquise un soir de novembre. Mais peu importe, nous y trouvons enfin l’un des fameux onsens, les sources d’eau chaude, chers à tous les amateurs de culture nippone et d’animes où le héros entre par accident dans le bain des filles, ahahah qu’est-ce qu’on rigole.

Nous voilà donc à infuser dans notre plus simple appareil – moi qui croyait que le corps était un tabou au Japon – dans une eau à douze milliards de degrés, où des businessmen hilares engagent sans la moindre gêne la discussion avec nous.

L’expérience est assez brève, mon épiderme me signalant que si je trempe encore là dedans trop longtemps, il va se faire la malle, mais intensément relaxante. Le genre de calme que tu ressens après un concert intense, quand revient le silence.

Nous déambulons, un peu sous le choc dans un cimetière fabuleux.

Vendredi 26 octobre

Avis à mes collègues profs d’Histoire Géographie et aux autres : je suis une brêle intersidérale en géographie.

Et je le prouve.

Dans ma tête, Tokyo était loin à l’ouest de Kyoto. C’est donc tout naturellement que je réserve deux nuits dans une maison traditionnelle entre ce que je crois être les deux villes.

Et c’est donc tout naturellement que nous nous retrouvons tout à l’ouest du Japon, paumés et envahis par les insectes.

Peletobnnés sous le kotatsu (une merveille de la technologie japonaise, qui te chauffe grave bien les fesses) nous écoutons la pluie rebondir sur le toit tandis que je lis “La maison dans laquelle”, en grattant distraitement le tatami.

Un autre bout du monde. Un autre Finistère.

Jeudi 25 octobre

Dernier jour de notre première étape japonaise. Exploration de Yokohama, la ville portuaire. Ici, la mer, d’un bleu profond, s’agite sourdement, rageant d’être ainsi labourée de bateaux pressés. Immenses immeubles qui se déploient sur la baie. Nous passons lentement de centres commerciaux de luxe (c’est devenu une blague récurrente : tous les immeubles qui attirent notre regard sont des centres commerciaux, il y en a absolument partout.) en parcs méticuleusement entretenus. Comme Yokohama, Tokyo est une victoire humaine sur la nature. Cette pensée est aussi terrifiante qu’étonnante.

En rebranchant le téléphone que j’ai acheté au Japon en remplacement du mien qui vient de décéder – merci pour le passage à la douane prochain – une dizaine de notifications furax me sautent à la gueule. Parce que j’ai évoqué le fait que ça n’allait pas être drôle non plus pour les chefs d’établissements, ce mouvement #pasdevagues après lequel je vous parie qu’on va leur demander de mettre encore plus le couvercle sur la marmite, histoire de faire croire que la tempête est passé, que tout est sous contrôle. Évidemment je me prends la grêle.

Défendre les chefs quand on est prof, c’est périlleux. Parce qu’ils sont la voix d’une hiérarchie qui, actuellement, déconne sévère (euphémisme), et que, bien souvent, on se demande à quel point leurs ambitions personnelles se dissimulent derrière l’obligation de faire appliquer des consignes.

Je suis fils de chef d’établissement à la retraite. Et les profils de ce corps de métier sont aussi variés que les profils de profs. J’ai eu maille à partir avec beaucoup d’entre eux et en ai connu qui se montrait d’un idéalisme sans faille, n’ayant pas peur d’aller au conflit pour défendre leurs équipes.

Mais il n’y a pas à tortiller, ce boulot sera toujours ambigu. Que doit être un principal, un proviseur ? Le relai des textes, le garant d’un collège qui tourne selon ses spécificités, quelqu’un qui oriente ou qui fait la synthèse d’idées existantes ? J’ai quelques idées sur la question mais elles n’appartiennent qu’à moi.

Mais dussé-je continuer à recevoir des amabilités et enfoncer des portes ouvertes,, je refuse de condamner la profession dans son ensemble. C’est ce que je reproche en permanence à ceux qui parlent “des élėves de REP +” “des profs”.

Nous vivons depuis deux ans en particulier une violence phénoménale dans le monde de l’éducation. Et s’il y a masse de torgnoles à distribuer, il reste également à beaucoup d’endroits de sacrés belles volontés, qui prennent la grêle dans leurs classes, dans les salles d’études ou dans leurs bureaux. On a intérêt plus que jamais à se serrer les coudes.

Mercredi 24 octobre

Visite des jardins du palais impérial. Entouré de douves gigantesques, elles-mêmes entourées d’un immense ruban d’asphalte, lui-même entouré de tours gigantesques. Impression de me balader avec un professeur d’Histoire-Géographie qui me chantonne “"Le Japon, entre tradition et modernitéééé !”

C’est caricatural, mais je peine à allier ces tours au nez desquelles je me dévisse la tête et le petit quartier dans lequel nous logeons, où les sons s’ouatent dans le bruit des oiseaux.

Le soir à Shinjuku, rencontre avec K., qui bosse dans une boîte de traduction. Première soirée où nous ne rentrons pas tôt, en bon touristes. Impression, un peu, de faire partie de la ville.

Mardi 23 octobre

(Nb: J’ai bousillé mon téléphone, il est donc probablement que les mises à jour deviennent très sporadiques.) Il y a cet épisode de Doctor Who dans lequel – spoiler – son immense amie est morte. Il l’a récupérée un battement de coeur avant sa mort. Le soucis est que son coeur à elle, justement, ne bat plus. Il ne se decourage pas, il se dit que s’ils fuient assez loin, le pouls repartira, mésaventure oubliée. J’ai cru faire pareil ici. Oublier ce qui m’effraie, être autre, deux semaines. Qu’elle erreur. Ce matin mes angoisses habituelles me reprennent. Parce que je dois choisir. De ne pas les laisser colorer mon voyage. La lutte et pas la fuite. Alors faire, malgré les peurs. S’ennivrer. Le parc d’Ueno, lotus et grenouille. Le silence d’un cimetière. Shibuya et son désir verticale, lumineux. Un resto où tout est frit. Et demain, peut être, discuter vraiment avec un tokyoïte. Choisir d’affronter le coeur arrêté.

Lundi 22 octobre

Visite d’Akihabara, le quartier geek. Je ne savais pas à quoi m’attendre, dans tous les cas j’aurais été surpris.

Un endroit qui hurle. Littéralement. Les annonces aux carrefours – “Merci de veiller à la sécurité de la ville.” un peu flippant – se superposent aux musiques de pubs en provenance de tours délirantes, qui se superpose aux sons des bornes d’arcades, plusieurs dizaines par étages dans les game centers.

À nouveau impression étrange : les machines de jeu sont flambant neuves, les bâtiments presque vétustes. C’est comme ça partout. Comme si les murs vieillissaient mais jamais ce qu’ils renferment.

Boutiques de mangas et figurine. Là encore des dizaines d’étages. G. achète le premier volume de Dragon Ball qu’il a lu, moi une petite figurine pour mon élève Roog. J’ignore pourquoi. Ce n’est même pas mon élève préféré mais mon intuition me souffle que ça pourrait être important.

On flâne à s’abrutir d’images et de bruits. Puis à l’overdose, déjeuner dans un minuscule établissement pour employés de bureau. Tu commandes, tu manges, tu payes. Et dehirs, un autre prend ta place. C’est succulent.

On a vu un fragment à peine de cette frénésie colorée, et pourtant si sérieuse. On a l’impression d’en avoir pour la vie.

Avec fierté, G. et moi gérons notre JR Pass pour nous rendre à Shunjuku, le centre administratif de la ville. Quelques heures seulement. Le café Square Enix, où je suis comme un gosse, les tours, immenses, brutales et sereines. Un sanctuaire, surgi brutalement.

Assez de souvenirs pour des mois. Et partout des corbeaux aux rires impassibles.