Premier cours vraiment désagréable avec les troisièmes Bazoukan. Non pas qu’il n’y en n’ait pas eu avant – un vol a quand même été commis – mais c’est la première fois qu’ils ont fait ce que je déteste le plus : s’en foutre. Royalement et totalement. Et jouer. À se balancer des stylos, à ricaner sur le nom des uns à des autres. À donner l’impression que dans ce cours où n’importe où ailleurs, ce serait la même chose. C’est le truc qui m’affecte le plus, je crois.
Non pas que je souffre d’un besoin obsessionnel de faire l’intéressant, mais cela renvoie au côté fondamentalement instable de ce boulot : qu’est-ce qui fait qu’ils se lanceront, heureux, dans les activités proposées, ou, au contraire, s’en tamponneront l’oreille avec une babouche ?
Bien sûr, je ne suis pas le seul fautif dans l’histoire. It takes two to tango, comme dit le proverbe teuton, sauf que là, nous sommes vingt-six à tenter de faire de ces deux heures autour de Romain Gary quelque chose de beau et de valable.
Ne pas prendre la chose personnellement. Si l’expérience m’a appris quelque chose, c’est bien cela. Je reviens à un cours beaucoup plus classique, texte, questions. Je reprends totalement les choses en main. Les rassurer, aussi, ça c’est important. “Puisque vous ne voulez pas essayer tant pis, on va écrire.”, que je braillais en début de carrière. “Puisque vous n’êtes pas prêts pour ça, on va faire quelque chose de plus simple.” Je pense que la phrase évoluera encore. Ne pas abandonner, rester en contrôle, mais rassurant.
Je rentrerai de cette journée épuisé. Probablement du fait de deux heures de réunion stérile, mais aussi, surtout, du fait de ce boulot, où jamais, jamais, le sol n’est totalement stable.
Mail d’une collègue aujourd’hui, qui fait du tutorat pour nos élèves passés en seconde générale. Elle nous informe de l’étonnement qu’on certains d’entre eux à se retrouver mis face à la lecture. Ici pas de tergiversation : il faut lire, et beaucoup.
La lecture, grand point d’interrogation au collège Ylisse : dans un endroit où réussir à mettre en relation les élèves et les textes est souvent une gageure, leur faire lire des œuvres intégrales semble souvent relever de la science-fiction.
Pourtant, notre rôle est là, également. Leur donner les mêmes chances qu’à tous les autres, c’est aussi exiger qu’ils s’enquillent des livres “de plus de cent pages” (c’est leur mètre étalon). Après quatre années passées dans ce bahut, c’est le grand défi qui reste : leur expliquer ce qu’est un bouquin, sa brutale majesté et tout ses secrets.
Et j’avoue que pour l’instant, j’erre dans le noir.
“J’ai l’impression qu’elle, qu’il se cherche, non ?”
Je l’entends souvent, cette phrase, prononcée par des collègues. Et au début, ça m’a mis mal à l’aise. Énervé, presque.
“Quoi ? Tu pense qu’elle est lesbienne parce qu’elle est brut de décoffrage, qu’il est homo parce qu’il est efféminé, et tu demandes conseil à un collègue qui l’est aussi, c’est ça ? Pourquoi tu le dis pas directement ?”
Non. Mon côté connard n’est quand même pas à ce point-là.
“J’ai peur qu’il soit gay parce qu’il est efféminé. Je sais que c’est cliché, mais je n’ai pas envie d’ignorer une situation potentiellement difficile, parce que je suppose que c’est pas drôle, d’être gay au collège. C’était comment pour toi ?”
C’est ça, en fait qu’on trouve derrière ce verbe. Se chercher. Et comme pour les élèves dyslexiques, à haut potentiel, dyspraxiques, hyper dynamiques ou non francophones, personne ne nous a expliqué comment les accompagner. Veiller sur eux. Ni le mal ou le bien qu’on peut faire.
Mais vous savez quoi ? J’en sais rien. Moi le gaydar, j’en n’ai pas, c’est pour moi un truc imaginaire, comme le père Noël ou un gouvernement concerné par l’écologie. Le seul truc à faire, c’est comme avec tous les autres. Être là. Les valoriser, pour ce qu’ils sont. Leur faire une place dans le groupe. Trouver du temps pour les regarder. Vraiment.
Nous entamons la lecture d’un passage des Confessions de Rousseau. L’épisode du peigne brisé. Pour ceux qui sont passés au travers durant leur scolarité, il s’agit du moment où notre Jean-Jacques national, encore enfant, est accusé à tort d’avoir cassé un peigne. Drame, cris, pleurs, et traumatisme.
C’est un texte compliqué, qu’en général, j’aborde par la notion d’injustice, injustice à laquelle les mômes sont très sensibles. J’ai tous les ans le droit à des “Ça se fait pas !” “Moi aussi quand le prof il m’accuse, je vrille !” et autre “Azy, je comprends trop !”
Pas cette fois.
Au moment où je termine de lire le texte, Jeane lève la main. Jeane parle toujours d’une voix douce, insulte très facilement quand elle s’énerve, et aime le français. Voici la transcription la plus exacte possible de son intervention.
“En fait, monsieur, il explique comment une histoire peu importante pour les autres l’a profondément marqué, l’a amené à détester l’injustice, et peut-être aussi à écrire de cette façon. Il tient vraiment à montrer que c’est essentiel pour lui. … C’est pas ça ?”
Conscient que rester la bouche grande ouverte quand on est enseignant, et chargé d’incarner la nation française (entre autres) n’est pas particulièrement de bon aloi, je parviens à articuler :
“Euh… tout le monde a compris ce que Jeane a dit ?”
Hochements de têtes vigoureux. 95% du temps, les commentaires que j’obtiens après une première lecture sont plutôt du style “Euh, ça parle d’un peigne ?”
Quelques échanges me convainquent que, oui, les mômes ont compris. Ce qui est parfois le maximum que j’obtiens de ce texte casse-tête pour des troisièmes leur est acquis d’emblée. Pris d’une sotte confiance, j’enchaîne.
“Bon, du coup, trouvez-moi une figure de style qui montre à quel point l’indignation de Rousseau est puissante. – … – Ben quoi ? – Monsieur ? – Oui ? – C’est quoi, une figure de style ?”
Deuxième chute de mâchoire en trois minutes, je dois tenir un record. Ces mômes à la comprenette suractivée ont, tout bonnement, oublié ce qu’est une figure de style. J’ai beau tenter, “mais siiiii, vous savez, la comparaison, l’hyperbole de Pokemon (hashtag blague toute pourrie), l’énumération… Non ? Non ?”
Non.
Et le mur se dresse. Sans ces outils là, ils ne pourront pas, eux non plus, aller plus loin. Comprendre la délicate mécanique du texte. Et leur belle intelligence finira de consumer le texte en quelques minutes.
“À quoi ça sert, tous ces trucs de style ?” m’avait aboyé dessus un gosse mal luné, en début de carrière. Ce n’est que des années plus tard que je peux lui répondre. Regarde-les, les Bazoukan ! Ils ont pigé Rousseau. Ils vont pouvoir entrer dans son écriture, ils sont à deux doigts de comprendre à quel point les mots ont un sens et un pouvoir. S’ils saisissent la technique, alors peut-être, juste peut-être, qu’ils verront ce que nous, profs de français, voyons dans tellement de textes.
Que c’est beau. Que ça aide à vivre.
Alors, les dents serrés, j’improvise un cours sur les figures de style. Aride, parce qu’imprévu. En espérant que ce soir, ils se rappelleront à quel point ils souriaient en découvrant l’histoire du peigne brisé.
Je reçois depuis quelques jours des questionnaires de Proust, remplis par les troisièmes Glee. Les questions sont toujours les mêmes, mais la forme est variable.
Parmi les travaux, Alicia m’a rendu une frise chronologique. Sa vie, passée et future, étalée sur des périodes datée de sentiments “Le primaire, école sans stress.” “Les vrais amis, enfin.” “Planifier.”
Et puis, régulièrement, ça revient : “plus grand malheur : décevoir mes parents. Rêve de bonheur : prendre soin de mes parents. Le sentiment qui me plaît le plus : la confiance qu’ont mes parents en moi.”
Alicia est une élève excellente. Mais pas seulement scolaire. Elle est aussi drôle, futée et pleine d’humour. Alicia est le genre de personne qui rend la terre meilleure, juste en y traçant sa vie.
“Et vous, Alicia ? – Pardon monsieur ? – Dans votre futur. Vous parlez énormément de vos parents. Mais vous ? Ce que vous ferez par et pour vous-même.”
Le sourire toujours poli, elle hausse les épaules.
“Oh, moi monsieur, vous savez…”
Pincement au cœur. Que cette aurore faite fille semble déjà vouloir se vouer au crépuscule. Mais j’oublie, qu’Alicia a toujours un sourire poli. C’est dans le regard que le plus important se passe. Et son regard, lui, n’a pas dévié. Il y a dedans quelque chose qui flamboie.
“Vous savez moi… J’attends. – Vous attendez quoi ? – Que ce soit le moment.”
Qu’il arrive vite. Le monde a besoin des moments d’Alicia et de tellement d’autres de ces mômes.
“Montaigne, comme montagne”, sort un des gamins de troisième Glee – je ne sais plus lequel – quand son voisin lui demande comment on orthographie le nom de l’auteur des Essais.
Une montagne, c’est un peu ce qu’ils ont gravi, les troisième, aujourd’hui. Combo. Saint Augustin et Montaigne pour les uns, Rousseau pour les autres, un peu plus avancés, dans leur découverte de l’autobiographie.
Aujourd’hui un cours sans concession. Lecture analytique de texte, analyse des remarques faites, prise de note, synthèse.
Et ça fonctionne.
Dans les deux troisièmes, les gamins suivent. Adhèrent. Chacun à son niveau parvient à entrer dans le sens du texte, à y trouver quelque chose.
Dans le RER, je me rengorge béatement et sottement auprès de T.
“En fait, si le cours est vraiment bien préparé, ça peut marcher ! C’est pas une histoire de REP+, c’est pas une histoire d’être à Ylisse. Faut juste se donner. – Il suffit de bien bosser son cours, c’est ce que tu dis, rétorque T. qui, avec sa délicatesse habituelle, me fait comprendre ce que ce discours peut avoir de grotesque et de blessant.”
Bien sûr que ce n’est pas ce que je voulais dire. Ces heures auraient pu partir en vrille, si les élèves s’étaient pointés surexcités, si l’un d’entre eux s’était mis en tête de provoquer les autres, s’il y avait eu un incident dans la cours si… si… tellement de si.
Je voulais juste, en disant ça, remercier T. T. avec qui je travaille depuis trois ans, avec qui j’ai co-enseigné pendant un an. Qui n’a jamais dévié de ce principe, d’une pureté absolue : ne proposer aux élèves que des cours dignes. Jamais au rabais.
Et cette année, j’ai décidé de m’y astreindre, également. De ne jamais céder à la facilité de photocopier un exercice du manuel à l’arrache parce que c’est dimanche soir et que j’ai plus le temps, de ne pas tout à fait relire les questions, de répondre approximativement à ce que demandent les mômes. Parce que bon, après tout, en REP+, du moment qu’ils pigent à peu près, qu’ils sont heureux d’aller à l’école, qu’ils sont apaisés et bossent un peu, ça suffit.
Plus jamais ça. Ces trois études de texte, Saint Augustin, Montaigne et Rousseau, je les ai bossées avec autant d’exigence que lorsque j’étais en prépa. L’expérience, le fait de bosser avec T. et d’autres collègues que j’admire ont fini leur lente maturation : comme à peu près tout le reste dans la vie, il faut assumer. Et j’assume, une fois pour toute, après onze ans de boulot, que je veux permettre aux mômes de grimper les cimes de Montaigne. Tant pis si préparer le trajet prend infiniment plus de temps. J’ai trente-six balais et mes yeux décillent, comme lorsque j’ai découvert, adolescent, le terrifiant pouvoir de la lecture : il est des auteurs qui m’ont apporté des infinis, je ne les refuserai pas à des gamins de “quartiers difficiles.”
Deux heures à ne parler qu’à leur intelligence. Pour plein de raisons et de hasards, ça fonctionne. Et ils sont très beaux, à se rendre compte que la vanité du père Rousseau cache peut-être autre chose que des névroses de gosse et une envie maladive de plaire.
L’année va être longue. Et pour tout un tas de raisons, cette décision de ne pas céder sur ce que je veux faire explorer aux élèves risque d’être mise à rude épreuve.
Qu’importe.
Onze années, c’est le temps qu’il m’a fallu pour comprendre ce que mon masque de prof attendait de moi.
Un vol dans ma classe, c’est l’un des trucs que je déteste le plus. (hashtag médaille d’or de la lapalissade) Pas parce que ça m’énerve. Pas parce que c’est une infraction. Pas parce qu’à chaque fois, un journaliste de Valeurs Actuelles apparaît dans mon esprit en se frottant les mains et en hululant “Les élèves de banlieues sont des racaaaaailles” (dans ma tête, les journalistes de Valeurs Actuelles ont la tronche de Jaffar dans Aladdin).
Mais parce que c’est sale.
C’est poisseux. Faut les engueuler. Leur rappeler qu’un vol est puni par la loi. Mettre en place tout un tas de stratégies pour récupérer l’objet et, éventuellement, que le coupable se dénonce. C’est du temps perdu. Du temps qu’on pourrait passer à essayer de faire du beau, du stimulant, du temps qu’on pourrait passer à construire, prof et élèves, des travaux qui élèvent. Il faut constater que, comme à chaque fois, toute la classe est au courant, et que la protection ou l’intimidation fonctionne à fond. Il faut engueuler collectivement quand tu sais bien que c’est contre-productif.
Et, égoïstement, ça casse mon délire.
Un truc dont je me rengorge sottement, c’est de faire de ma classe un endroit sûr. Entre ces quatre murs pas super beaux, tu peux apprendre à ton rythme, et être l’élève que tu souhaites. Et, du haut de mon délire mégalomane, je me persuade – même si ça m’arracherait la bouche de l’avouer – que les mômes vont comprendre. Laisser ce qu’un mec très charismatique a une fois appelé leur “peau d’ado” pour juste, l’espace d’une heure ou deux, faire du français.
Tous les ans, je me fais avoir. Ça ne fonctionne pas comme ça, les ados sont des ados, et ils n’en n’ont rien à carrer de tes délires d’enseignant éclairé. Ils font des conneries, juste parce que c’est possible, et, oui, tu vas en passer par les sanctions parce que ton boulot, c’est aussi de mettre un cadre.
Alors on atterrit, on se ressaisit, et on se la joue geôlier de prison, cours froids et millimétrés, travail individuel, jusqu’à ce que la situation se règle. Tu leur fais la tronche. Tu leur fais la tronche. Tu leur…
“Monsieur, à propos du texte de Saint Augustin… – Oui. (Voix au zéro absolu, je suis très fier de moi) – Pour l’analyse des temps, ce n’est pas un peu compliqué ? Le texte est en grec ancien, à l’origine, vous ne pensez pas que la personnalité du traducteur va aussi jouer ? C’est un peu son autobiographie à lui aussi, du coup.”
J’avoue j’ai souri.
C’est jamais simple un ado. Dans le laid comme dans le beau.
L’autre jour, pendant la pause de midi, je me retrouve assis à côté du nouveau collègue d’EPS. Première année d’enseignement, de grands yeux bleus et une voix encore neuve. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais, les deux premières années, il y a dans la voix des profs quelque chose qui, peu à peu, se fige. Et après onze ans, ça m’émeut de plus en plus.
Ce collègue là partira à la fin des vacances. Au moment où il commencera à connaître le nom de ses élèves, parce que les profs d’EPS ne les voient pas souvent.
Mais ça n’est pas grave. Pas du tout. Il me raconte, en souriant, qu’il vient de Savoie, et qu’il attend impatiemment d’y retourner. L’année prochaine, c’est presque sûr. Et je le vois déjà. Repartir et fermer cette parenthèse dans sa vie personnelle et professionnelle, qui ne l’aura pas plus marquée que ça.
Ylisse est un serpent. Qui parfois vous enserre et parfois non. Par un phénomène que je ne m’explique pas, ce bahut, avec ses élèves tellement complexes, ses centaines de dysfonctionnements et son environnement qui ne fait pas tout à fait tout à fait penser au Paradis sur Terre exerce une attraction étrange. Qui fait que des collègues vont rester. Pas parce qu’ils attendent patiemment de pouvoir partir vers de plus vertes contrées – il y en a, bien entendu – mais parce qu’ils ont été mordus.
Ils vont se trouver une mission, un idéal, qui les poussera, année après année, à rester. A s’investir dans ce bahut, d’une façon ou d’une autre. Parce qu’ils se sont attachés aux collègues, aux élèves, aux projets, parce qu’ils ont le sentiment de faire ici quelque chose d’important. Ce gros bâtiment de béton gris est parfois capable de chanter comme une sirène.
Et parfois non. Après un, deux ans maximum, certains s’envoleront, sourire, aux lèvres. Parce que leur vie n’était pas là, et que, non, entrer dans le Collège d’Ylisse ne marque pas ton destin au fer rouge.
Et je trouve ça hyper rassurant.
Aller parler à ceux qui passent, ça rend tout plus léger.
Tôt ce matin, j’ai rapidement discuté avec D., que j’aime énormément, et qui voyage actuellement de l’autre côté du monde. Je lui parlais de ma rentrée étrangement facile, comparée aux autres. D. sait que l’Éducation Nationale, je ne la vois pas comme une destinée éternelle.
Et bien évidemment, la journée sera très laide. Professionnellement, administrativement. Alors, pour conjurer le blues qui rend désagréable, dans le RER, je conjure tout ce que je peux de sens. Donner un coup de pied dans la braise de la journée, en espérant que les éclats brûlants qui volèteront suffiront à éclairer suffisamment les heures qui viennent de s’écouler.
“Rentrée étrangement facile, tu en viendrai à reconsidérer d’arrêter ou tu cherches encore autre chose ?“ m’a-t-il demandé.
Alors D., aujourd’hui il y a eu :
– Le moment, quand je fais étudier Les Autres aux quatrièmes, toujours le même, où le silence tombe, où la tension, très doucement, prend tous les ados sans exception dans ses filets. Jusque là, ça bavardait un peu, ça rigolait fort quand l’héroïne hurle, au début. Mais quand Nicole Kidman murmure “Les domestiques ont disparu, il y a huit jours.”, toujours, ils s’engouffrent, tous, dans la maison. Jusqu’au bout. À chercher désespérément à quel personnage d’identifier – ce n’est pas possible – à relever les indices, tellement fiers quand ils découvrent un détail caché.
– La remise du devoir, peut-être le plus beau de ma carrière, par une élève dévorée par l’envie d’écrire. Quinze entrées du questionnaire de Proust, rédigé en un texte splendide, en forme de croissant de lune. “Même les césures ont du sens.”, remarque G., dont c’est le métier.
Elle est en troisième. Et je me refuse à dire qu’elle “a tout compris”. Mais trouver ce dont elle a besoin, vraiment besoin – lectures plus complexes, exercices d’écriture, points de grammaires extrêmement précis – est un défi merveilleux à relever.
– Le travail sur le plus-que-parfait de toute une classe. Qui comprend, enfin, pourquoi ce temps existe : “En fait, il parle d’un passé tellement spécial, qu’il faut un temps rien qu’à lui pour le dire… Mais attendez… en fait c’est pareil pour tous les temps ! Avec juste quelques lettres à la fin d’un verbe, on sait quand on est… Mais comment c’est possible, dans les autres langues ça n’est pas pareil ?”
La conjugaison qui ouvre les portes du temps. À chacun son Tardis.
– Le karaoké improvisé par trois collègues en salle des profs. Juste comme ça, parce que l’envie les en a pris. Ils n’ont forcé personne, ça a duré huit minutes, et ils ont, ensuite, repris sagement leur boulot. Beaucoup de chaleur.
– Le travail avec Monsieur Vivi. Au jour le jour, faire avancer les multiples projets que nous avons en commun, en discuter, les présenter aux élèves de la section Glee. Voir nos idées s’évaporer en fumée ou, miraculeusement, prendre forme.
– La réunion des troisièmes Glee, justement, sur l’orientation, et le moment où ils doivent effectuer un jeu de rôle. Thème : “l’entretien d’embauche.” Les Glee sont extrêmement à l’aise sur scène, ils auraient pu dérouter le truc, en faire des tonnes. Au lieu de cela, ils se servent de ce qu’ils ont appris pour produire quelque chose de propre et convenable. Parce que c’est le comportement décent à apporter. Énormément de respect pour eux aujourd’hui.
Voilà D. J’aimerais savoir si ça suffit, mais comme chaque jour, les braises éblouissent et, trop tard, s’évaporent dans le néant, même quand on tente de les retenir en les fixant sur un journal.