
Les quatrièmes Bulbizarre râlent. Les quatrièmes Bulbizarre aimeraient me traiter de tous les noms, se révolter, parce que leur prof de français – votre serviteur, donc – leur a imposé l’exercice le plus rétrograde du monde : apprendre un texte par coeur.
Les stances du Cid, au moins une strophe. Et tout le monde les récitera, du premier au dernier. Certains, à cette perspective, prennent une intéressante couleur vert salade.
Le moment du premier par coeur est toujours un conflit. Toujours une nécessité, c’est un exercice sur lequel je refuse de revenir. On apprend ensemble. On passe du temps. Souvent, je permets aux plus terrifiés de me réciter leur texte seul à seul avec moi (mais je ne le dis pas encore, j’ai une réputation d’ogre qui mange les gens à tenir). Mais apprendre ces quelques vers, ces quelques mots est essentiel. Il s’agit des moments de l’année où ils seront au plus près du texte. Où il ne pourront pas le survoler, l’éviter. Où il faudra faire face, faire résonner les sons.
Prendre conscience de son air, de sa voix, aussi. C’est difficile. C’est violent, parfois. Alors je prends le temps, parfois une heure entière pour passer derrière chacun, les mettre en confiance, adoucir les “m’en fous, mettez-moi zéro, je ferai pas !”
Je ne ferai pas résonner ma voix, je ne donnerai pas mon air à ces paroles d’un autre âge… Bon sang, mais comment les profs de musique font-ils eux ?
Et toujours, tous les ans, on finit par y arriver. Et souvent, il y en a une, il y en a un qui arrive, en début de cours, et me sort dans un murmure : “J’apprends votre texte, il est vraiment vraiment triste Rodrigue, j’avais trop pas vu, au départ.”
Donner sa voix, donner son souffle. Pour s’accrocher aux mots.