
En deux heures, j’ai le droit à :
“De toutes façons vous êtes toujours sévère, j’ai jamais eu des profs sévères comme vous !”
“Mais le prof il me fait trop rire !”
“Il est encore dans son mode chelou, aujourd’hui.”
La journée s’est bien passée. Très bien, presque. Mais pour cela, il a fallu, en effet, que je mérite ces trois commentaires.
8h30
Les quatrièmes Bulbizarre. Pour la première fois, je fais bosser ces gamins au profils fracassés en autonomie totale. Lorsque je leur explique l’activité (choisir sa propre série d’exercices en prévision d’écrire une scène de théâtre) je vois les regards de pas mal de gamin s’allumer et les chaises commencer à se balancer. Je rappelle sèchement qu’une partie non négligeable de l’évaluation sera basée sur leur sérieux et j’affiche leur nom au tableau avec un nombre de points qui monte et descend en fonction de leur sérieux. Procédé qui me vaudrait une sacrée engueulade de toute personne un peu versée dans la pédagogie mais qui permet à l’un de bosser sans se faire bombarder de smarties par un autre – véridique – et à l’élève ne parlant pas français de la classe d’avoir le droit à un peu plus d’explications.
Pour une fois, cette classe survoltée travaille dans le calme et, tout doucement, dans le plaisir. Les plus rapides se lancent dans le brouillon de leur scène de théâtre “Monsieur, je l’écrirai en vers, c’est bien plus beau !” me sort Euram, signe particulier, aime s’asseoir sur ses camarades de classe. Je ne souris pas et l’avertis qu’il n’a pas intérêt à faire autre chose que des alexandrins.
Ils ont appris près de cinquante minutes sur cinquante-cinq, c’est un record.
Les quatrièmes Alakazam suivent. Leur niveau général ne me permet pas de me lancer dans la même activité que leurs condisciples. J’introduis donc le travail par une petite scène de Molière que je joue, incarnant tour à tour le barbon Arnolphe et la jeune Agnès. Je me dédouble et en fait des caisses. Ils m’observent, interloqués, mais finissent par comprendre en quoi cette confrontation est importante. Je continue, je fais le show, et termine l’heure en sueur.
Pas le temps de souffler, les troisièmes Bazoukan débarquent. Préparation de dictée. Ils ont décidé, en cette fin de matinée, d’être sérieux. Mais deux heures, c’est beaucoup, et je sens les craquellements. Ils ne tiendront pas et passeront rapidement à leur côté bordélique ascendant casse-b…onbons habituels. Avec eux, il y a une antidote qui fonctionne, et c’est l’humour débile.
“Monsieur, ça veut dire quoi, “elle était bien faite” ?
– C’est la version polie de Romain Gary de dire “heuheuheu elle est boooonne !”
Dans n’importe quelle autre classe, ce genre de réplique transformerait le cours en bazar innommable. Là, les gamins éclatent de rire très fort pendant dix secondes et reprennent leur stylo, la pression apaisée. Pression que je laisserai à nouveau s’échapper quand, en découvrant qu’ils ont oublié le conditionnel présent, j’irai hurler dans un placard. Nouveau rires, nouveau soulagement, nouvelle concentration.
Je termine la matinée épuisé. J’ai été trois profs différents. Et comme à chaque fois, la tête me tourne, et il me faut un bon moment pour me rappeler qui je suis.
C’est débile mais parfois, j’ai peur de ne pas réussir à me retrouver.