Lundi 26 novembre

Ce soir, pour la première fois. Une heure toute les deux semaines, je serai un sale prof élitiste.

Parmi les dispositifs de raccrochage, d’accompagnement personnalisé, de tutorat, nous avons mis en place un nouveau créneau cette année.

L’heure des futurs secondes.

Vingt gamins. Castés, comme pour tous les autres cours basés sur le volontariat. Ceux qui ont le profil d’aller en seconde générale, les méthodes de travail et l’envie. Qui n’ont pas le temps de se plaindre. Mais qui auraient besoin d’être “plus nourris”. C’est la phrase qui revient souvent, les concernant : “ils s’ennuient un peu. Ils ont besoin de se nourrir.”

Il me font face, silence de mort. Comme au départ d’une course. Devant eux un extrait de Madame Bovary.

Et c’est parti.

Prise de notes sur Flaubert et le réalisme. Étude du texte, pas de questions. Débrouillez-vous. Relevez Figures de style, point de vue, structure du texte. On enlève les marchepieds habituels, les détours. Cette fois-ci, ce sera de l’analyse et rien que de l’analyse, du cours “à l’ancienne”.

J’ai dit, répété ici que je ne croyais pas à la pensée magique. A la méthode unique. Je me trouve conforté dans cette réflexion. Pendant ces cinquante-cinq minutes allégées en pédagogie, arides et denses , le regard de plus de la moitié des gamins s’allume. Je m’attendais à de l’affolement, une noyade généralisée. Rien de tout ça. Les crayons parcourent le bal auquel assiste Emma, les colonnes vertébrales se redressent, les épaules se déploient.

Ces vingts-là, on ne s’en occupait pas, parce qu’ils se débrouilleront tout seul, quoi qu’il arrive.

Mais leur témoigner de l’attention. Pour une fois.

Jouer avec leurs règles, leurs codes. Leur faire découvrir une analyse de texte exigeante, et leur faire comprendre qu’ils méritent la même attention, la même prise en charge individualisée que tous les autres. Qu’on ne les oublie pas, dans ce grand chaos qu’est Ylisse. Et que des profs se penchent sur leurs besoins à eux. Qui ne sont pas, justement, des besoins de “biens nourris”. Cette fois-ci, eux aussi transpireront, devront mettre toutes leurs forces dans l’activité, et connaîtront l’excitation d’y arriver, enfin, après un parcours semé d’erreurs.

Cinquante-cinq minutes, à toute vitesse. Sonnerie et il n’y a pas la moindre ironie dans le “déjà !” poussé par l’un des rares garçons de la salle.

“Ca va ? Vous n’êtes pas trop assommés ?
– Non mais monsieur c’était excellent !”

Ils rangent leur portevue, leurs notes impeccables. Me posent quelques questions sur les références de bouquins que j’ai données.

Je sors, comme eux, empli d’une incroyable énergie. Que je consacrerai à tous les autres. Comme il se doit.

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