
Sept heures de cours, après une semaine éreintante. Pour tenir, ne me restent que deux cartouches : la grammaire et la vanité.
Révisions de tous les modes verbaux avec les troisièmes, et des valeurs des temps avec les quatrièmes. Leçons arides et laborieuses au possible. Qui, comme souvent dans ces moments-là, fonctionnent. Se retrouver de temps à autres à explorer un système cohérent, logique, et totalement objectif semble rassurer les mômes à qui on demande le plus souvent d’EXPRIMER, de RESSENTIR, tâches qui en paralysent plus d’un. Chacun repartir avec une jolie carte mentale colorée, réalisée sur une feuille A3, avec le sentiment d’être un explorateur ou un conquérant de ce continent sauvage qu’est la grammaire.
Voilà pour la première cartouche.
La seconde à présent : par trois fois, je m’invente capable de sauver des élèves.
Avec Monsieur Vivi, nous recevons Jowy, l’élève qui nous a mythonné mardi (tu peux aller lire le billet si tu en as envie) et qui, s’apercevant qu’il a reçu un joli rapport d’incident marqué du sceau “Barbie grosse menteuse” vient nous présenter ses excuses.
Dernière tentative pour récupérer le mômes, nous nous inventons coachs de vie. Nous lui expliquons une demie-heure durant que nous ne nous le lâcherons plus, que désormais, nous allons le suivre pas à pas, que nous voulons qu’il se crée un emploi du temps de boulot à la maison, qu’il s’y tienne, que nous allons l’aider à prendre à bras-le-corps ses difficultés. Je fais taire mes bouffées de cynisme en me disant que peut-être ce discours enthousiaste l’aidera à donner le coup de talon lui permettant de remonter à la surface de sa piscine de bobards. On peut toujours croire à un miracle.
Il y aura aussi une dizaine de quatrièmes Alakhazam, qui viendront en cours barbouillés de bleu-blanc-rouge, façon supporters d’un match Lamalou-les-bains vs l’AS Plougoulm.
Quand je demande de ma voix la plus cruelladenferisante s’ils comptent VRAIMENT se pointer comme ça en cours, je lis une légère flamme de rébellion dans leurs yeux. C’est à ce moment que se pointe B.
B. est prof de techno. Trente ans de boîte, vingt-cinq de lycée pro. Fan de métal symphonique et de franc-parler. Il s’apprête à rigoler gentiment à leur blague de môme, pour lui ça n’est pas grave.
Et puis il s’arrête net. Voit qu’il s’apprête à me mettre en porte-à-faux. Et les engueule à son tour. Il lui a fallu un regard. B. est bourrin, bourru, et profondément loyal. Un collègue, tu te mets de son côté devant les mômes, point.
Quand les gamins reviennent, penauds, je leur explique l’importance des limites, dans sa vie comme dans l’espace de travail. Je leur raconte les casual Fridays des entreprises, le respect. Ils hochent la tête, contrits mais attentifs. Et finissent par intégrer le cours en souriant. Sans doute de s’en sortir à si bon compte, peut-être, qui sait, ayant un brin pigé.
Et puis il y aura Rahal. Rahal, ce môme de troisième Bazoukan, exemplaire dans mon cours, infect dans d’autres. Rahal qui, il y a deux ans, a été un pilier pour T., son élève lumière. T. a très mal vécu le fait que Rahal bascule de l’élève serein, poli et doux qu’il était à un ado double, retirant sa confiance aux adultes pour partir vivre des trucs assez dark dans sa cité. Depuis l’année dernière, à chaque fois qu’on l’interroge sur cette volte-face, Rahal se mure dans un silence glacial. Impossible de traverser la muraille.
A la fin du cours, qui s’est bien passé, ivre de fatigue, je le convoque à mon bureau. Je tente de contourner l’obstacle. Lui explique, justement que les adultes voient cette falaise qu’il érige entre lui et ceux qui tentent de l’aider. J’ajoute immédiatement que je ne le juge pas. Juste que je l’invite à regarder en quoi ce comportement l’isole. Que s’il souhaite vivre avec, c’est son choix, mais que les conséquences peuvent être dures. Que je lui fais confiance pour prendre le chemin qui le rendra lui, et seulement lui, heureux. Et qu’il est, avec moi, un élève avec qui j’aime travailler.
Comme à l’habitude lors de ces grands tête-à-tête, le visage de Rahal s’est figé. Mais, au fur et à mesure que je déroule maladroitement les mots, son visage se crispe. J’ignore s’il y a des germes de sourire ou de colère, si des larmes aimeraient couler ou des cris sortir, mais ça bouge sous la glace. Et il me quitte sur un paisible “Merci de me dire ça, monsieur, et bon week-end.”
Rahal est intelligent, il sait ce qu’il faut dire aux profs.
Peut-être Monsieur Samovar superprof, aura-t-il sauvé des mômes aujourd’hui. Ou, très probablement, tout ce qui se sera passé aujourd’hui sera oublié dans les éons du week-end.
Mais pour tenir en ce moment, il faut s’inventer des mythes. Et, de temps en temps, céder à l’immense égocentrisme de se voir en chevalier.