Jeudi 29 novembre

Depuis vendredi dernier – soit trois éternités et demies en langage quatrième – Hildegarde vient en classe sans chewing-gum. Elle enlève son manteau sans que je le lui demande – à grand renfort de visage écarlate et de postillons quand ça fait CINQ FOIS que je le demande et que la gamine ou le gamin l’enlève avec la lenteur d’une idée dans le cerveau de Donald Trump en te fixant d’un air courroucé – et apporte ses affaires. Ah et elle ne jure plus, non plus. Bordel de merde ce qu’elle pouvait jurer.

Pourtant, avec Hildegarde, je n’ai pas dégainé de sanctions. A peine quelques croix dans le carnet et surtout, deux ou trois vannes.

Mais il y a un truc. Un truc encore fugace.

Elle se tient plus droite. Un rien moins affalée. En général, c’est le signe que je remarque chez mes anciens troisièmes, passés au lycée : ils se tiennent toujours droits. Et ça me remplit de joie.

Après, je suis ceinture noire en surinterprétation et en enthousiasme hâtif. Du coup, j’essaye de juguler ça. Peut-être Hildegarde espère-t-elle tout bêtement une Switch pour Noël, et le conseil de classe approchant, tente de faire amende honorable.

Et puis arrive la scène du Cid où Chimène et Rodrigue se confrontent, après le meurtre du Comte. Parmi les questions d’analyse du texte, figure celle-ci : “Que risque Chimène en laissant partir Rodrigue ?”

Millie lève gentiment la main :

“Elle risque de perdre son honneur, comme Rodrigue. Si les gens l’apprennent…
– Son honneur ?”

Hildegarde a sifflé le mot. Ses yeux brillent d’une colère sourde. En général, je ne la vois comme ça que lorsque j’exige qu’elle pose sur mon bureau ses smarties et que je menace de les manger pour mon quatre heures. Elle reprend :

“Son honneur ? Alors c’est ça l’honneur ? On obéit bien, on reste avec les autres et on ne parle pas ? C’est pas de l’honneur ça !
– Ce sont les usages de l’époque et…
– Mais y a pas d’époque ! Même si c’est dur il faut dire ce qu’on pense ! Elle croit qu’on va l’applaudir parce qu’elle fait un truc bien ? C’est n’importe quoi !”

Elle se tait. Un peu hors d’haleine, un peu honteuse. Et sur la classe, un silence médusé.

Je ne gâche pas ce moment avec un bête “C’est exactement ce que dit Corneille !”

Je me contente d’espérer que ce feu-là continue à brûler. Parce que s’il s’embrase, j’arrêterai de m’en faire pour Hildegarde.

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