Jeudi 13 décembre

(Toutes mes excuses pour le côté encore plus décousue de ce billet que d’habitude, mais je suis rentré il y a trente minutes et je reprends le RER dans un peu moins de dix heures, autant dire que c’est un peu la foire dans ma tête).

Rina est ma chouchoute galactique de l’année. Élève de troisième Glee, elle est aussi l’une des élèves les plus douées auxquels j’ai eu le bonheur d’enseigner. Il ne s’agit pas que de ses notes, qui flirtent avec le vingt de moyenne dans la quasi-totalité des matières : Rina est déjà une jeune femme, dans sa tête.
Elle ne travaille que pour elle, a un recul plein d’humour pour cette vaste comédie qu’est le collège, et voit déjà le monde avec une dose de cynisme impressionnant, que tempère une vraie passion pour l’humour et une finesse d’esprit rare.

Bref, je suis love de Rina et je lui permets des familiarités que je réprimanderai vertement chez d’autres, car elle a la capacité de toujours s’arrêter avant la première ombre de malaise. Je suis un très mauvais prof, faites-moi un procès.

Rina a un défaut : son père.

Père qui ressemble à beaucoup de parents d’Ylisse : il ne comprend pas très bien ce que l’on fait ici, il parle très peu français et s’intéresse à peu près à une seule chose, à savoir les notes de ses enfants.
A chaque rencontre parents-professeurs, il vient s’installer entre ses deux enfants et écoute les professeurs dire du bien de ses mômes. Bien dont il ne pipe pas mot mais qu’il devine à nos sourires et au ton de sa voix. Je me suis rarement senti aussi mal à l’aise que face à ce type, le regard perdu dans le vague et ses deux mômes, les yeux baissés sur leur table. Je ne comprenais pas trop pourquoi.

Jusqu’au jour où, l’année dernière, le frère de Rina a accusé d’une brusque baisse en maths. Une moyenne accident, un souci de compréhension, comme ça arrive chez tous les élèves. Brusquement, visage ombrageux, doit accusateur placé sur le chiffre. Une voix basse, sifflante, à l’égard du gamin, formant des mots que je ne connaissais bien sûr pas. Le garçon muet. Et Rina, dont je n’étais pas encore prof, courbant un peu plus la tête : “Pardon, pour lui, les maths, c’est ce qui est important.”

Le frère de Rina est un petit fantôme. Excellent, mais dont “les sourires viennent du cerveau”, comme le tourne tristement et justement Monsieur Vivi. Une petite machine à bosser. Ce qu’a été Rina. Jusqu’à ce que, au milieu de son collège, un feu s’embrase. Quelque chose d’incroyablement fort, qu’elle s’est créée elle-même et qui l’a sauvé. Rina sait rire et se révolter, Rina assure dans les matières importantes pour son père et se donne dans celles qu’elle aime.

Rina hésite à tenter un lycée prestigieux.

Durant la rencontre parents-profs aujourd’hui, cette jeune-femme-dans-sa-tête, élégante dans une veste à la coupe trop adulte pour une collégienne mais qui lui va parfaitement discute sérieusement, avec ses profs principaux, des avantages et des inconvénients de ce choix de vie. A ses côtés son frère, qui ne décrochera pas un mot, pas un seul. 

Et son père, hochant la tête, toujours son demi-sourire aux lèvres. Elle ne lui traduira pas un mot de l’échange. Pas en notre présence.

Et moi de me demander, en la voyant partir, de quel bois sont faits ces êtres majestueux qui brûlent puissants, si puissants, dans notre réalité.

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