Vendredi 14 décembre

“Monsieur, je peux vous parler ?”

Rahal me regarde habituellement l’air placide. Même quand je ne suis pas content après lui, ou qu’il m’explique que non, il n’a pas apporté son manuel. Aujourd’hui, il a les yeux baissés au sol, le front orageux. Et il me lance de temps en temps un regard de côté.

Je décris très mal, mais cette expression, tous les profs la connaissent : c’est celle d’un élève qui boude mais qui veut communiquer.

“Oui, bien sûr qu’y a-t-il ?
– Vous savez, Roog… Il a eu plus que moi en français ce trimestre.
– Euh oui…
– Ben euh… ben.. Ben en fait… Ben il travaille QUE parce que vous lui avez acheté une figurine hein !”

Et d’un air franchement furax, il me désigne son pote qui range ses affaires. Et qui, depuis ce cadeau, s’est en effet transformé, non pas en un élève modèle mais, mieux encore, en un élève passionné. Et qui me regarde en haussant les épaules, un sourire amusé sur les lèvres.

Il est vendredi, je suis faible, je ne résiste pas :

“Rahal…
– Quoi ?
– Vous… Vous êtes… jaloux ?
– Azy non, moi j’aime pas ça, les mangas, tout ça !
– D’accord, vous aimez quoi ?
– Rien. Je sais pas. Fifa…
– Oui, alors une PS4, c’est pas dans mes moyens…
– Non mais… Mas rien en fait.”

Et pourtant il ne tourne pas les talons. Il reste à me tourner autour, jusqu’à ce que j’ai fini de ranger mes affaires et de discuter avec les élèves. 

“Non, mais je suis pas jaloux, monsieur.
– Je sais, c’était une plaisanterie. Je vous présente mes excuses si je vous ai vexé.
– Non, ça va… c’est juste que…
– Que ?
– Non rien, bon week-end.”

Il s’éloigne, pensif. Et même sil y a un côté surréaliste à cette scène, je suis soulagé de voir en Rahal, celui qu’on dit tombé du côté obscur, perdu dans d’affreuses histoires, fréquentant des ombres à longues dents, froissé parce que son pote a eu le droit à une petite poupée de plastique. Le gentil môme de cinquième est encore là.

Plus qu’à construire à partir de là.

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