Lundi 17 décembre

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Nouvelle semaine. Nouvelle journée. Et comme tous les jours, nouvelle opération mentale. 

C’est ça, aller au collège. Additionner, soustraire. Pas juste les points sur les évaluations. Les heures. Ce que l’on vit.

Les quatrièmes découvrent l’adaptation des Misérables avec Lino Ventura. L’un de ces gros films des années 80, trois heures de pellicule, une fidélité à toute épreuve au bouquin. Et la désapprobation d’Anita. Anita est une gamine que j’ai depuis l’année dernière. Elle a commencé comme une petite pépette classique d’Ylisse : pas spécialement concernée par son boulot, pas mal menteuse, aimant bien gruger et transiger avec les règles. Petit à petit, sans qu’il y ait de crise, de grands épisodes dont Ylisse est si friand, cette gamine a évolué. En bien. Ses résultats sont sur une courbe ascendante, son comportement aussi. Améliorations très lentes imperceptibles. Elle-même s’en rend compte, et je l’encourage. “C’est de mieux en mieux, Anita. Et surtout, vous n’allez qu’en vous améliorant. Et ça, c’est extraordinaire.”
Or, aujourd’hui, Anita désapprouve ses potes, qui ricanent devant la vieillerie du film, ou les épisodes un peu licencieux. Elle ne va pas s’énerver, insulter ou s’indigner. Juste leur expliquer, dans des termes particulièrement justes, en quoi leur comportement n’est pas correct. Anita, solide, puissante. 

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Dernières heures de cours avec les troisièmes Bazoukan avant le brevet. Heures pour rien. Rien ne fonctionne, ni le travail en autonomie, ni les ateliers, ni le cours magistral : ils n’ont, dans l’ensemble, pas envie. Pas envie de faire des efforts. Et je sens déjà les grandes indignations venir. “On n’a pas été préparé !” “On n’a pas vu ça !” “C’est quoi cette note, qui a corrigé, je vais aller la voir !”
Cette classe que je croyais avoir mis dans de bonnes dispositions face à sa réussite ne fait qu’entretenir plus ou moins bien un mirage. Mais ne progresse pas.

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Une heure de cours en commun avec N., qui a hérité cette année, des quatrièmes Glee. Mon regret commence à se cicatriser, et je redécouvre, un peu pataud, cette classe de tous les excès. Et je retrouve des quatrièmes, ni plus ni moins : totalement foutraques. Qui s’amusent à faire du caca avec l’activité théâtrale que N. a préparé. Elle ne se décourage pas, prend le temps de réexpliquer, et m’inclue dans l’activité. Je retrouve Arès, qui doit ressortir une tirade de Cyrano particulièrement compliquée. On répète ensemble, il sourit de toutes ses dents, qui ne sont pas bien blanches, pour un ado.
Petit à petit, les quatrièmes Glee se rappelles qu’ils ont su être beaux sur scène, il y a moins d’un an, qu’ils avent encore l’être, et leur scène du nez se métamorphose petit à petit. Ils ont construit des choses que même l’adolescence n’anéantira pas totalement.

Quand ils jouent leur scène, je leur donne la réplique. Immobile au milieu de la scène. Une vingtaine de Cyrano vient me sortir sa phrase, me regarde, l’un après l’autre. Et disparaît dans le noir des coulisses.

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Devant le collège, des troisièmes que je n’ai pas, des mecs, brament mon nom, dès que j’ai le dos tourné. Je soupire, me retourne. Ils baissent la tête, attendent avec le sourire de la mauvaise foi que j’aille les engueuler. Je me contente de leur en raconter l’étymologie. Je leur demande s’ils savent ce que ça veut dire. Il me regardent, un brin gênés, à défaut d’être honteux. S’excusent. 
Je tourne le dos avec une sotte bouffée de fierté, ils recommencent à scander.

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Journée neutre en fait.

“Monsieur, vous avez entendu ?”

Des filles, de la même classe. Elles pointent leurs camarades du doigt. Il y a quelques années, leur irrespect aurait été accueilli par de l’indifférence. Ou du rire. Là, il y a de l’indignation. 
Je hausse les épaules. 

“Je suis allé leur parler… S’il ne reste que la sanction…
– Non, mais c’est pas la question. Deux ans ! Vous avez deux ans wesh !”

Les gars protestent, inaudibles.

“Non mais ne dites rien, là vous êtes juste ridicules ! Respectez-vous, un peu !”

C’est la première fois que je vois ça. En cinq ans.

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