
Aujourd’hui, avec une poignée de collègues, nous sommes entrés dans la légende d’Ylisse.
Désormais, nous ne serons plus uniquement A., prof d’élèves non francophones, M., prof d’anglais la plus choupimimi à l’ouest de la Seine ou Y., vaillant CPE : nous serons aussi ceux qui ont assisté à une réunion de quatre heures.
DE. QUATRE HEURES.
Reprenons : C’est donc après une journée bien remplie avec cours, corrections afférentes, et moment désagréable où j’ai dû prendre ma voix d’Empereur Palpatine avec les troisièmes Glee qui ont décidé que le mois de janvier était le bon moment pour tester ma patience (most unwise…), que je débarque dans la grande salle de réunion pour discuter de la DHG, la Dotation Horaire Globale, aussi appelée la réunion : “Le Ministère est prêt à nous payer moins d’heures, nous avons plus d’élèves, alors maintenant rote du sang en essayant de caser 700 heures de cours quand on te donne l’argent pour 680.”
Bref du bonheur en barres.
La réunion commence par la distribution de plusieurs tableaux recouverts de termes aussi limpides que “contribution”, “pondération” ou “besoins”, et je me rends compte avec une tristesse mêlée d’un peu de fierté, que les caractères japonais que j’apprends depuis une semaine me paraissent à peine moins clairs que ces documents que je me cogne tous les ans. Je jette un coup d’oeil vers G., le prof de musique, qui jette sur les feuilles le même regard que Frodon sur l’Anneau ou Alexandre Benalla sur une commission d’enquête parlementaire (mon correcteur d’orthographe connaît Benalla mais pas Frodon, nous vivons une triste époque).
Après un bonne demi-heure passée à en expliquer les arcanes, Cheffe nous explique avec le plus de ménagement possible qu’il serait bon qu’on réfléchisse à toutes ces fantaisies qui consiste à prendre les élèves en petits groupes ou les heures où nous enseignons à deux. Parce que certes, ça aide les élèves, mais ça prend des heures de cours à deux profs en même temps aussi. Et que des heures de cours, on n’en n’a plus trop.
Ben oui : l’école de la confiance c’est bien, l’école qui ne coûte pas cher, c’est mieux. Surtout en REP+.
Du coup, on étudie la quasi-totalité des projets du collège afin de trouver où et comment gratter un peu de cette précieuse denrée : le temps. Je vous avoue qu’à ce stade de la réunion, je décroche totalement, et passe les vingt minutes suivantes à visualiser des Puchus danser la macarena.
Quand j’atterris, j’aperçois que M. a la tête de quelqu’un au bord de l’hémorragie cérébrale tandis que B., le prof de techno, doit mentalement se réciter toutes les réponses au Jeu des Mille Francs depuis l’époque de Lucien Jeunesse (les vrais savent).
Tant qu’on y est, c’est l’heure de la réunion à laquelle on évoque divers problèmes avec des parents et des élèves, litanie certes toujours très libératrice, mais qui prend un certain temps, et ne fait pas spécialement avancer le schmilblick.
Mais il faut croire qu’on a perdu le schmilblick et les heures suivantes se passent à aborder les sujets les plus divers et variés : certains braves esprits craquent et, après trois heures, cède à la pulsion naturelle d’aller aux toilettes ou de se rendre dans le couloir pour hurler de insultes en dalek. Pour ma part, je regarde Y. qui semble sur le point d’entrer en hibernation. Puis je cède à la tentation de consulter mon portable et je manque d’éclater d’un rire hystérique en constatant que la durée recommandée d’une réunion est de trente-sept minutes.
Nous passerons la dernière demie-heure debout, nos manteaux sur le dos, histoire de montrer qu’on ne souhaite pas particulièrement passer la nuit au bahut.
Il fait froid, il fait nuit, il pleut. Et j’ai passé douze heures à Ylisse.
Ce. Boulot.