Mercredi 23 janvier

“Monsieur, qu’est-ce qu’on fait après le poème ?”

Ambiance studieuse en quatrième Bulbizarre. Les groupes d’élèves s’appliquent à terminer leurs productions, que, finalement, ils aiment bien, m’ont-ils confié.

Après des jours passés à découvrir les assonances, les allitérations, l’histoire d’amour de Lou et d’Apollinaire, c’est avec pas mal d’enthousiasme qu’ils finissent de rédiger un poème exprimant les sentiments de Guillaume pour sa belle. 

Hildegarde est le chef de son groupe. Ça lui a pris trois heures pour s’imposer face à Kim, qui est plus grande, plus studieuse et toute aussi grande gueule, mais ça a marché. Du coup, elle a le privilège de distribuer les tâches, de vérifier que ses trois subordonnées travaillent correctement et, à la fin, de se lamenter qu’elle doit tout refaire parce que, vraiment, elle ne sont pas des incapables et que “mais jamais la meuf elle va revenir si elle lit ça, sérieux !”

Et donc, parfois, elle parle au professeur.

“Après le poème. On passera au théâtre.
– Sérieux ? J’en n’ai pas fait depuis la primaire. J’aimais bien. Je jouais une pièce, j’étais une fée, avec une robe rose.”

J’avoue à ma grande honte qu’imaginer Hildegarde et sa dégaine de lutteuse engoncées dans une robe mousseline me donne envie de sourire. Connaissant sa subtilité explosive, je me retiens, ce qui n’est pas le cas d’Enoch, dans le groupe d’à coté ?

“Y a quoi ? Tu veux que je te casse ta tête, toi ?
– Hildegarde !
– Non mais monsieur il se moque, ce boloss ! Bref je disais quoi ? Ouais, ma prof elle disait que je devais faire du théâtre. Mais mes parents ils ont pas voulu.  Moi j’aurais trouvé ça bien. Ça va monsieur ?”

Je cligne des yeux, un peu estomaqué. C’est la première fois que cette grande escogriffe (j’ignore s’il existe un féminin pour le mot, mais il lui convient parfaitement) me parle autant et aussi librement. Elle me révélerait le contenu de son journal intime (un mur qu’elle aurait tagué en rouge la connaissant), je ne serais pas plus surpris.

C’est à ce moment qu’arrive E. pour donner une information. E. est l’un des AED. Beau gosse, blond, les yeux bleus, bref le physique exotique à Ylisse. Hildegarde pique un fard en le voyant débarquer. Je la regarde. Je regarde sa meilleure pote qui me lance un sourire entendu. Je décide de laisser l’affaire là.

“Monsieeeeur !
– Oui Hildegarde ?
– E. il m’a dit qu’il m’aimait pas ! Vous vous rendez compte ?”

… Incroyable. Je décide d’enchaîner :

“Je le comprends ! D’ailleurs on fait tous ça, au collège. Dès que vous avez le dos tourné, on dit du mal de vous. Pas des autres élèves hein ! De vous, spécifiquement.
– Je le savais !”

Et la gamine de porter une main à son front devant ses camarades, hilares et médusés, et un E. mort de rire.

Incroyable. Plus que d’écoute, plus que de dialogue, ce dont cette grande fille carrée a besoin c’est…

“Vivement le théâtre, hein monsieur ?”

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