
Qu’est-ce que je suis fier d’eux. Particulièrement aujourd’hui. Il y a une concentration de petites poussières d’étoile.
“Mais je comprends de moins en moins en fait.”
La voix contrariée de Rahal perce le silence – une fois n’est pas coutume – dans lequel les troisièmes Bazoukan lisent le dialogue de Créon et du garde. Rahal fronce les sourcils et regarde autour de lui, se demandant visiblement s’il est le seul à autant galérer sa race.
“Monsieur est-ce que c’est normal de moins comprendre en troisième qu’en cinquième, quand on lit ?
– À votre avis ?
– Ben… Ça fait un an que je lis pas mais…
– C’est comme le sport hein. On arrête, on perd en performances. Là, je vous demande de courir trois kilomètres alors que vous ne faites plus d’exercice et que vous mangez des burgers à tous les repas.
– Pour de vrai ?”
Je me retiens très fort de lui conseiller le spectacle de Blanche Gardin où elle explique que le souci principal du cerveau c’est un organe caché et qu’on ne le voit pas se dégrader, en partie parce qu’il a moins de dix huit ans et que je serais bien embêté s’il venait ensuite me poser des questions sur la sodomie, et d’autre part parce qu’il y a quelque chose que je ne vois pas souvent chez Rahal. Une vraie surprise dans son regard. Quelque chose de blessé.
“Ce serait bien de lire, Rahal.
– Pour quand ?
– Ce ne sont pas des devoirs. C’est pour vous. Juste pour vous.”
“On va jamais y arriver !”
Les quatrièmes Alakhazam ont poussé les tables contre le mur. C’est vendredi après-midi, je leur fais faire quelques jeux théâtraux. Ils aimeraient jouer la tirade du nez. En quatrième, je l’avais trouvée d’un ennui à mourir. Eux ont compris à la première lecture et adorent. Ils sont meilleurs que moi à leur âge.
Du coup, exercice de mémoire avec le jeu de la valise, qui consiste à faire prononcer un mot au premier élève, un de plus au deuxième, et ainsi de suite. Ils rient, ils rient de plaisir en se rendant compte qu’ils arrivent à se souvenir de vingts mots prononcés les uns à la suite des autres.
“On a une mémoire en vrai !”
Car ils en ont douté.
“Monsieur, c’est quoi, octogone ?”
Je lève un regard surpris sur Euram, de troisième Glee. Euram est un élève adorable. Un gosse gâté, couvé par sa famille mais qui, cette année, fait de son mieux pour se prendre en main et devenir une meilleure personne. Parfois il y arrive, moins d’autres.
“C’est un test, Euram ?
– Euh non, pourquoi ? C’est juste que tout le monde en parle.”
Incroyable. J’en connais plus en street potins que mes élèves. Je leur raconte donc l’épopée Kaaris Booba dans les grandes lignes.
“Ah d’accord.”
Euram hausse les épaules et éclate d’un rire bonhomme.
“Oh là là, je demande ce genre de trucs à mon prof, je me sens vieux !
– Bah, c’est juste qu’on s’intéresse pas trop à ça, complète Elissande. Tu sais, c’est le genre de truc qui fait qu’on a le droit à des gentillesses dans la cour.
– Ça vous blesse ?
– Évidemment, monsieur. Mais c’est pas si important que ça. Ce sera ça toute la vie. Et on pourra pas toujours compter les uns sur les autres.”
Fiers. Fiers d’eux.