Lundi 28 janvier

Je me lance après ce week-end amputé dans une semaine compliquée. Compliquée parce qu’elle constitue le ventre mou de la période janvier-mars. Période vue traditionnellement comme compliquée. Il fait gris, il fait froid, ça fait longtemps qu’on est au collège, et que les mois à venir semblent immenses.

On fait contre mauvaise fortune bon coeur, on ressort ses précis de pédagogie et son tube de passiflore, et on commence avec les quatrièmes Bulbizarre, avec qui j’entame l’activité théâtre qui a tellement bien fonctionné la semaine dernière avec l’autre classe de quatrième.

Ici ce sera infiniment plus compliqué : les mômes passent leurs temps à se toiser, à se regarder. Et se paralysent mutuellement. Il y a ce moment particulièrement triste, avec Ali. Ali est un môme dynamique, ultra futé et qui ressemble à 80% des mecs en quatrième d’Ylisse : il se regarde sans cesse dans les yeux de ses potes. Il les fera marrer en lançant un truc, en faisant péter les plombs à un autre gamin, en se moquant du prof.

Mais aujourd’hui, après le premier exercice, il se tient prêt. Une énergie jusque là absente parcours son corps. Il me regarde droit dans les yeux, impatient. Il est, comme le disait toujours un prof de théâtre, engagé. C’est une sensation immanquable. Comme un arc, prêt à décocher une flèche loin, très loin, il peut, il va faire quelque chose de grand.

“Eh, qu’est-ce que tu fous ?” lui balance gentiment son pote en lui donnant un coup de coude.

Ali éclate de rire, se détend. La flèche tombe au sol. Il participera assez correctement. Rien de plus. Ce serait la honte.

À l’heure de midi, M., la prof de maths des troisièmes Glee m’annonce, alarmée, que deux élèves se sont violemment engueulés pendant son cours. Je me drape immédiatement dans l’importance débile du prof principal, demande des détails, décide d’intervenir im-mé-dia-te-ment.

Je parcours les couloirs telle la vivante incarnation de la justice et tombe sur Y., le CPE, que je n’avais pas jugé bon d’aller voir pour cela. Je lui explique fièrement où m’amène ma mission et il éclate de rire.

“En fait les garçons de la classe voulaient aller se balader seuls ce week-end et les filles se sont incrustées.”

Ah.

Je veux dire, je SAIS que dans certains collèges, ce serait en effet une occasion pour le prof principal de passer un ronflon à la classe. À l’échelle d’Ylisse, j’ai l’impression qu’un Bisounours a fait tomber un peu de paillettes d’arc-en-ciel du chariot d’un autre.
Je me contente donc d’une intervention moderato en leur expliquant que je suis heureux qu’ils aient ce genre d’expériences à leur âge au collège, et non pas à 22 ans sur NRJ12, mais leur rappelle que ce serait quand même bien que leurs découvertes de la vie sociale ne débordent pas sur leur réussite scolaire. Hochements de tête contrits et excuses mutuelles.

Parfois c’est facile.

Rahal pour terminer. Qui m’a dit qu’il avait réfléchit ce week-end. Que oui, il fallait qu’il lise. Que je peux lui apporter un livre que je lui conseillerais, peut-être ? 
Je dévale les escaliers. Je vais peut-être réussir à le sauver, T. sera content. Et puis c’est vrai qu’aujourd’hui, il a vraiment bossé. Efficacement, rigoureusement je veux dire. Et puis…

Je débarque en salle de techno. Il boude, demandant à sa prof s’il ne peut pas faire son rapport de stage plutôt que l’exercice de maths. Et il débranche l’écran en parlant avec son pote.

Je referme doucement la porte.

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