
Fin de correction de brevet blanc : j’ai sous les yeux la liste des numéros de candidats. Parmi les élèves que j’ai corrigé et donc je suis le professeur, le plus bas a 12/100 (cinq question traitées, sept lignes de rédactions), la plus haute 95. (le truc inattaquable, un devoir bâti comme une forteresse mérovingienne).
Deux élèves à qui j’ai donné sensiblement le même genre de cours, que j’ai tenté de faire progresser chacun à leur rythme. 83 points d’écarts. Et entre les deux, une voix familière : “Toi, tu n’avais pas besoin de moi.”
Cette voix, c’est celle de C., ma prof de français de troisième. Devenue, plusieurs années plus tard, une amie de la famille. C’est elle qui m’a dit ça, un jour après l’apéritif. Et cette phrase me poursuit.
Car, en fin de compte, Rina aurait-elle été moins exceptionnelle si elle avait été l’élève de l’un des six autres collègues de français d’Ylisse ? Et Emilio aurait-il pu être sauvé par T., B. ou P. ? Quel est notre pouvoir, face au déterminisme social, et à l’envie de nos élèves ?
Souvent, je me dis qu’à trop regarder les extrêmes, nous en oublions la majorité. Finalement, ce sont peut-être eux, qu’à force de cours que nous tentons de rendre les meilleurs possibles, nous parvenons doucement à aiguiller vers une scolarité pertinente plutôt que vers l’abandon et le découragement, en particulier dans les classes difficiles.
Mais même cela ne sera jamais une certitude. Et les classements nationaux, internationaux, bourrés de biais et d’approximation, ne m’aident en rien dans cette réflexion.
“Toi, tu n’avais pas besoin de moi.” J’ai rarement compris à quel point le métier d’enseignant était un acte de foi qu’en entendant cette phrase.