
Source : Entertainment Weekly
Du fait d’un cours déplacé, j’ai aujourd’hui droit à TROIS heures de troisièmes Bazoukan. Deux le matin, une l’après midi. La recette pour une catastrophe, connaissant le potentiel nitroglycérinique du groupe.
Et, constants dans leur imprévisibilité, ils se comportent de manière réjouissante. Durant une heure, ils préparent un débat sur “Le robot qui rêvait” (ATTENTION, divulgachâge en vue pour ceux qui n’ont pas lu la nouvelle) : Susan Calvin a-t-elle bien fait de détruire – ou tuer, c’est selon – le personnage éponyme de l’histoire ?
Ils connaissent le principe, déjà éprouvé deux fois, et se prêtent à l’activité avec leur habituelle tonitruante efficacité, où les phrases “Azy toi, chacal, cette gradation est totalement incohérente !” ou “Mais sale bâtard ne réemploie pas cet argument deux fois de suite !” sont monnaie courante, me forçant à alterner félicitations et froncements de sourcils à la même vitesse qu’un candidat aux européennes distribue des promesses électorale.
Leur performance est mieux que bonne : elle est propre. Pour la première fois de l’année, ils réalisent un débat véritablement profond, pertinent, qui explore le sujet en profondeur. Et quand Y., leur CPE, entre dans la salle, le brouhaha est uniquement dû à l’échange passionné d’idées.
Et comme à chaque fois qu’ils font quelque chose de beau, les mômes sortent du cours le visage apaisé. Nous nous sommes vus trois heures et une petite dizaine traîne encore dans la salle. C’est presque devenu un axiome, me concernant : le fait qu’un cours se soit bien passé est proportionnel au temps que les élèves restent dans la salle quand ils le peuvent après la sonnerie :
“Monsieur, en gros, ce qu’on a fait, c’est du théâtre.
– Un peu. Le fait de jouer, de ne pas être tout à fait vous, de travailler sur la voix, la posture…
– C’est ce que vous faites tout le temps avec votre classe en fait.”
“Ma” classe. Les troisièmes options musique, les Glee.
“Pas tout le temps. Mais régulièrement.
– Vous savez, lance Elie avec son sourire toujours mi-franc, mi-ironique, en vrai monsieur, on se moque des 3e Glee parce qu’ils font de la musique mais c’est bien ce qu’ils font.”
Je hoche la tête. Il est rarissime qu’ils abordent le sujet. Le fait est que, de la sixième à la troisième, les Glee sont laissés de côté. Pas harcelés ou agressés. Mais mis de côté. Et cibles de quelques moqueries.
“Vous auriez aimé l’intégrer, Elie ?
– Ah bah non !
– Ma sœur est en sixième, elle aime bien, enchaîne Roog en haussant les épaules. Ils font un truc sur un poirier.”
J’attends. Ces affirmations dissimulent une question. C’est toujours comme ça, dans ce collège. Roog finit par se lancer
“Monsieur…
– Oui ?
– Si ça avait été nous les Glee… on aurait fait quoi ? Juste comme ça hein ! Vous dites pas qu’on a demandé !“
Je ne relève pas, histoire de ne rien abîmer. Il y aurait tant à dire, pourtant. Sur cette violence. Sur cette foutue pression social adolescente.
“Ça dépend de beaucoup de choses. Les instruments que vous joueriez, votre niveau de chant…
– Tout ! Genre on est prêt pour tout !“
Ils sont six à s’être approchés du bureau sur lequel j’ai une fesse posée. Je réfléchis.
“Vous aimez bien en faire des tonnes. Du coup, je pense… Vous connaissez le Magicien d’Oz ?
– Ah oui, le truc avec la fille qui tue des sorcières ?”
Kasumi a une étrange façon de décrire l’histoire de Frank L. Baum. Après, Kasumi apporte des sabres japonais en classe et s’est mis de l’eau dans les yeux pour figurer des larmes pendant le débat.
“Voilà.”
En quelques mots, Kasumi raconte l’histoire à ses camarades.
“Il y a une comédie musicale qui en a été tirée. Ça chante fort, ça danse beaucoup, et l’héroïne est verte. C’est super dur, mais vous adoreriez.”
Ils rigolent.
“Mais là, ce serait les Glee qui se foutraient de nous.
– Non, ils ont l’habitude de…
– Bah si monsieur, c’est comme ça que ça marche, hein.”
Nous échangeons encore quelques minutes. Ils sortent en échangeant quelques mots sur une possible mise en scène de Wicked. Je sais que lundi, quand nous nous reverrons, ils auront oublié. Ce n’est pas si grave.
J’aimerais juste qu’ils se rappellent qu’ils peuvent faire du beau. C’est à leur portée.