
Les quatrièmes Alakhazam finissent de lire “Inconnu à cette adresse” en classe. (Sauf Tybalt. Tybalt a fini le bouquin la semaine dernière, ainsi que les deux activités suivantes et attend gentiment que je nourrisse son hyperactivité).
J’observe les mômes, et les réactions de leur visage, tandis qu’ils parviennent à la crise, et au dénouement. Il y a Eilie, à qui je déconseille mentalement une carrière de joueuse de poker professionnelle, tant son visage est expressif : ses yeux s’écarquillent d’horreur, avant que ses sourcils ne se froncent : “Non mais quelle espèce de… !” Elle se met la main sur la bouche, tandis qu’Amir lui fait signe de se taire. Il suit les lignes du doigt et chuchote les mots. Au bout de quelques lignes, il relit le tout et continue, l’air satisfait. Les exercices de lecture que nous pratiquons seul à seul de temps en temps n’ont pas l’air de porter leurs fruits. Mais il progresse, doucement, dans l’histoire.
Je passe à côté d’Elisande, dont les traits placides bougent rarement. Elle a presque terminé l’histoire. Je me penche sur elle :
“Il est sympa, Martin, pas vrai ?
– Non. Pas du tout.”
Elle fixe sur moi un regard noir. Je me sens à peu près aussi à l’aise qu’un vampire sous le soleil de Californie.
“C’est très grave, ce qu’il fait monsieur. Il n’y a absolument pas à en rire.”
Voix sourde, mais furieuse. Elisande ne parle que rarement et ne donne jamais son avis. La petite nouvelle de Kressmann Taylor agite en elle des flots de lave. Et je me demande si elle choisit à dessein de ne pas les montrer plus souvent.
Et puis il y a Reth. Élève brillant, fin et drôle. Que j’adore. Mais qui, depuis un mois, refuse tout effort, et ce dans de plus en plus de matières. J’explore ce blocage et n’en trouve pas la clé. Il jette sur les fronts baissés un regard goguenard.
“Pourquoi vous faites ça, il se passe quoi ?
– Ben en fait…
– Chut !”
Eilie fait signe au pote de Reth de se taire.
“Il a qu’à lire s’il veut savoir !”
Les voisins de table hochent la tête. Reth se retourne, me regarde.
“Il se passe quoi ?
– Eilie a raison. Ce sera mieux si vous lisez, moi je vais mal répéter ce qui est écrit.”
Je vois ses mains se crisper. Il y a dans les pages quelque chose qui échappe à Reth. Et captive, relie les autres. Lit et relie.
Très lentement, presque avec dégoût, il ouvre le livre. Petit à petit, son visage s’apaise.
Et tout le monde lit.