
Il y a des journées qu’il faut garder précieusement en soi, parce qu’elles font de nous de meilleurs êtres humains. Le 28 mai 2019 en fait partie.
Quatre heures de répétition avec les troisièmes Glee, dont deux avec Monsieur Vivi. Nous récupérons un spectacle totalement en chantier, à moins d’un mois de la représentation finale.
“Ce n’est qu’un spectacle de fin d’année.” Ce leitmotiv est presque devenu une blague entre nous deux : nous n’arrivons jamais, avec les sections CHAM, à ne faire “qu’un spectacle de fin d’année.” Ce qui devait être un petit machin de vingt minutes s’est métamorphosé en une fresque musicale à travers tout le XXe siècle, à travers l’histoire d’une famille. Et des morceaux de bravoure musicaux pour les gamins, tels que le “Strange Fruit” de Billie Holiday ou “Heroes” de Bowie.
Hier j’ai serré les dents. Et j’ai insisté pour qu’ils jouent l’intégralité de la pièce. N’importe comment, sans connaître entièrement le texte, sans avoir tout mis en scène. Mais il fallait qu’ils l’explorent en entier.
Et aujourd’hui, nous accouchons le spectacle. Monsieur Vivi met en place l’épine dorsale des morceaux, extrait du chaos de voix à contretemps les fils, ici d’un unisson, là de modulations. Ce thème qui leur semble à des mondes de leurs univers de référence commence à leur parler. De mon côté, je demande aux mômes de réfléchir à leur personnage. Ils ont pour la plupart de tous petits rôles. Ils l’étendent. Inventent un objet auquel leur personnage tient, des passions, des dégoûts, une démarche. Je place au sol de petites croix blanches, les aide à surmonter leurs rires nerveux.
Et alors, advient le silence.
Quand la scène de rupture entre les deux protagonistes sonne juste, quand Miranda Priestley du “Diable s’habille en Prada” reconstruit une œuvre d’Andy Warhol, quand cinq garçons ont l’idée folle de reconstituer par mime l’explosion de la bombe atomique, et que c’en est glaçant de justesse.
Ils déploient tout leur potentiel, tout leur talent, parce qu’ils commencent à faire confiance à cette œuvre que nous protégeons, Monsieur Vivi et moi, depuis le début de l’année. Enfin ils s’en emparent et l’habitent. Enfin se crée quelque chose entre les arrangements musicaux, les textes travaillés et leur formation scénique, qui est la synthèse de tout ça et quelque chose de totalement différent : enfin ils créent une œuvre.
Je ressors de ces quatre heures sonnés. Avec sur mon portable une notification de ma messagerie professionnelle. Celle qui me donnera la réponse à la question : suis-je encore là où non l’année prochaine.
J’ouvre la boite mail, ça me brûle au coin des yeux à s’en évaporer.
C’est un spam.
Je me déconnecte en me disant que c’est ridicule de se mettre dans des états pareils.
Mais ce qu’ils font. Ce que nous faisons ensemble. Qu’est-que c’est dérisoire. Qu’est-ce que c’est grand.