
“Non mais franchement, elle cherche les problèmes !”
La grosse voix de Melville résonne dans la classe. Les quatrièmes en train de lire “Inconnu à cette adresse” lèvent la tête, ceux qui faisaient semblant interrompent leurs passionnantes activités (dessiner sur la table, terminer une antisèche pour le contrôle de demain, ou s’envoyer des petits mots pour demander l’adresse du compte Insta de sa cousine). Le gamin rougit, du haut de son presque un mètre quatre-vingt.
“Pardon. Je parlais du livre.
– Y a quoi ? C’est qui qui cherche les problèmes ?”
Hildegarde lève la tête de la table sur laquelle elle était affalée.
“Ben la fille, là. T’as pas lu ?
– Griselle ? Ben si, pourquoi tu dis ça ?
– Ben genre, elle répond à des nazis qui l’insultent, alors qu’elle est juive. C’est pas chercher des problèmes, ça ?”
Je m’apprête à répondre mais Hildegarde me coupe la parole, tentant de se redresser animée d’un juste courroux mais ne parvenant qu’à renverser une chaise et sa trousse, dont je constate au passage qu’elle est remplie d’un matériel impeccable, chose à peu près aussi rare au mois de mai qu’un électeur enthousiaste aux européennes. Après s’être extirpée de son bazar, la grande gamine lance à son camarade :
“Genre tu voulais qu’elle ferme sa gueule ?
– Hildegarde !
– Pardon monsieur. Tu aurais préféré qu’elle ferme sa gueule ?
– Hilde… Bon laissez tomber.
– Bah oui fallait qu’elle se taise !
– Ah ouais, donc toi je dis que t’es un sale turc, tu laisses passer ?
– Ben non !
– Ben c’est pareil ! Les nazis ils auraient gagné si les gens y pensaient tous comme toi !”
Maugréant, Hildegarde se rassoit et reprend son travail de restauration des exemplaires usés que je prête aux élèves, à grand renfort de colle en bâton. Je baisse les yeux sur Lavenza qui rigole doucement.
“Qu’est-ce qui vous fait rire, Lavenza ?
– C’est marrant, Hildegarde elle est… comment on dit déjà ? Impolie ? Et elle a raison en même temps. Y a un mot pour ça en français ? Non ? C’est dommage. C’est important, je trouve.”