Samedi 11 mai

L’autre jour, un lecteur me demande pourquoi risquer de rompre des liens professionnels et amicaux en demandant une mutation ?

Et il est vrai que je partirai d’Ylisse en ayant, comme à Crimea eu la chance de vivre ça. Travailler avec des gens que j’aime de tout mon cœur. Nos séances de travail se sont nourries de nos conversations aux terrasses de cafés, de nos jeux de rôles, des concerts que nous avons vus.
Nos amitiés ont été renforcées par les classes auxquelles nous avons enseigné de concert, par les élèves dont nous nous sommes occupés.

Ainsi suis-je en train de réfléchir, tandis que je marche aux côtés de Monsieur Vivi, jusqu’au conservatoire d’Ylisse, sous un ciel de pluie. Nous parlons de nos familles. Différentes et similaires, de façon étonnante.

À un moment, il tourne la tête vers moi. La pluie lui dégouline sur la figure, les lunettes ; il n’y prête pas d’importance, pris par la douce lumière de notre conversation. Et je me sens soudain très heureux.
Cette lumière, j’en suis à présent suffisamment sûr. Qu’elle perdure, parce que nous parvenons à maintenir notre amitié au-delà du travail, ou qu’elle s’éteigne, parce que, finalement, ce n’était pas appelé à survivre. Comme toutes les étoiles qui se sont allumées en cinq ans. T., Lady T., C., et tant d’autres.

Elles existent. Me donnent substance. Il n’y a rien de plus à demander.

Vendredi 10 mai

En ce début de week-end, je voudrais rendre hommage à ces héros peu célébrés des établissements scolaires, et plus précisément à l’héroïne qui officie dans le mien : l’intendante. 

La plupart des élèves ont comme image de l’intendante celui de la dame à qui il faut aller payer la cantine, sinon elle vous pète les genoux avant de vous balancer dans le canal qui coule devant l’établissement.

Qu’ils se trompent.

I. est un croisement entre Q., de James Bond, et Link, de Legend of Zelda. Du premier, elle a la propension à toujours trouver le matériel qu’il faut, du second, le talent de trouver de l’argent dans les endroits les plus incongrus.

“I., l’écran de la salle 118 ne fonctionne plus !”
*attrape un post-it et griffonne un truc dessus.
“Je m’en occupe.”
Entre ta sortie de son bureau et la sonnerie des cours (3 minutes 14), l’écran a été remplacé, connecté, allumé.

“I., j’aurais besoin d’un peu d’argent pour acheter une série de livres.
– Ah ben ça tombe bien, j’ai trouvé 2000 euros sur une ligne de crédit dont personne ne s’est jamais servi. Et dépensez-là vite, hein, sinon on nous la reprendra !
– … <3″

“I., on manque un peu de place dans les bureaux du secrétariat !
– Oui, cet après-midi je réorganise le rangement de toutes les pièces.”

Il n’y a pas un souci, jusque là, qu’elle n’ait réglé avec son sourire un peu distrait, manipulant les chiffres comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

Et quand j’arrive le matin à 7h40, elle est déjà à son ordinateur. Parce que, tout simplement, il y a des choses à faire. Et qu’elle les fait, sans bruit. Sereinement.

I. fait du bien à Ylisse.

Jeudi 9 mai

Je reçois aujourd’hui un sms d’une collègue, prof des écoles dans l’établissement d’en face. L’une de ses élèves de CM2 relate un entretien qu’elle a eu et dont j’étais le jury (et je tairai ce qu’elle a écrit, je me contenterai juste de dire que j’ai rigolé avec un attendrissement bête, du style “heu heu heu !”).

Car tous les ans, pour entrer en section Glee, il est nécessaire de passer un entretien (obligation décrétée par le rectorat), qui prend un compte un seul et unique point : l’envie de passer quatre ans à apprendre au collège tout en assurant des cours supplémentaires de musique.

Et je pense que c’est là le plus grand succès de ce projet : tous les gamins qui l’intègrent ont un objectif commun. Certes très vague. Certains sont déjà musiciens, d’autres découvrent à peine (et nous disent très fort qu’ils aiment beaucoup beaucoup Mozart) mais ils savent pourquoi ils sont venus un samedi matin, et vaguement aussi pourquoi ils vont passer quatre ans dans ce bahut. Parce qu’on le leur explique.

Je ne dis pas qu’il s’agit là de la recette miracle, et que les sections Glee ne poseront jamais le moindre souci, ou feront toujours preuve d’une motivation sans failles.
Mais ils sont privilégiés : deux adultes, pendant dix minutes, se sont assis avec eux et leur ont expliqué les années à venir.

C’est inestimable.

Mercredi 8 mai

J’ai récupéré la moitié des copies de brevet blanc de mes élèves de troisième. Bouffée idiote de fierté : ils sont plus de la moitié à avoir la moyenne (qui tournait plutôt aux alentours de 4/20 au premier trimestre). Fierté parce que je retrouve dans ce qu’ils ont réussi les points sur lesquels je me bats au quotidien : le fait de ne pas se perdre dans des phrases vides de sens, des réponses enfin correctement justifiées, une connaissance un peu moins foutraque de la structure d’une phrase – idiote parce que, bon sang, ça reste le brevet.

Le poids que l’on donne à cet examen à Ylisse, moi le premier, me semble totalement disproportionné : parce qu’il est un moyen relativement efficace de mettre des classes pas toujours évidente au travail, parce que les mômes en parlent souvent, parce qu’il s’agit d’un objectif clair, et défini.

J’ai souvent peur de leur nuire, en faisant cela. De contribuer à creuser le fossé socio-culturel entre élèves de REP+ et élèves de bahuts “normaux”, pour qui (je le suppose), cette fin de troisième n’a pas grande importance.

Quoi qu’il en soit, cette année comme les précédentes, j’espère pouvoir faire de ces résultats quelque chose de bénéfique. Leur montrer que nombre d’entre eux ont eu raison de s’investir. Ajouter cet argument de poids à mon discours quotidien : leurs efforts ont un sens.

Et puis, tout simplement, dire que je suis content d’eux.

Mardi 7 mai

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(Illustration : Marco Sidoti)

Le mardi midi, les troisièmes Glee ont chorale. À 13h, très exactement, soit trente minutes après un cours de français de deux heures. J’y assiste parfois. Comme aujourd’hui, où je mène l’échauffement corporel. Et Monsieur Vivi arrive dans la salle où les élèves rient à gorge déployée tout en menant un exercice relativement complexe appris lors d’un stage au Théâtre de l’Odéon.

À la fin de l’heure, je lui confie que je suis heureux d’avoir enfin l’impression d’être légitime auprès de cette classe qu’il suit depuis quatre ans. À mots couverts, je prends un raccourci trop souvent pratiqué à Ylisse : j’appelle la troisième “la classe de Monsieur Vivi”. Et je le vois se tendre un peu. Car non. Il ne s’agit pas de “sa” classe, quand bien même il la suit depuis quatre ans. Il n’existe pas de lien à jamais acquis avec des élèves, et être un enseignant respecté, à qui l’on accorde sa confiance, que l’on suit, n’est jamais certain. C’est un travail quotidien. Je suis un peu chagriné de l’avoir oublié.

Mais lui, comme moi, trouvons du réconfort dans cette certitude-là : le travail que nous menons à deux dans le projet artistique et scolaire de ces élèves est précieux. Et depuis deux ans, ce lien professionnel et amical, forme l’une de mes plus solides lignes de survie au travail.

Lundi 6 mai

Reprise, et beaucoup de joie aujourd’hui.

À commencer avec les quatrièmes, que je récupère sensiblement où ils en étaient restés avant le début des vacances. J’ai rarement eu deux classes qui me donnent l’impression d’être restées figées durant plusieurs jours. Les mêmes petites histoires les agitent, les mêmes questionnements. Mais, tout doucement aussi, un brin de maturité. Ils ont perdu la méfiance et la révolte a priori qu’ils démontraient devant toute nouveauté, devant toute langue un peu étrangère à la leur.
Et le poème de Baudelaire, “Le soleil”, rayonne silencieusement tandis que le jour se déploie sur la cité, à travers les fenêtres.

“Vous aviez prévu votre coup, en fait.” grogne Hildegarde lorsqu’elle finit par saisir le sens du texte.

Même pas.

Cours avec les troisièmes Glee. Je les ai un peu négligés, le mois dernier. Le syndrome de la bonne classe. Pour qui on ne se donnera pas au maximum, quand d’autres groupes, plus compliqués, nous accaparent. J’ai taillé, pendant les vacances, un cours sur mesure, exigeant et nécessitant autant d’autonomie que de travail de groupe. Et surtout une grande confiance de ma part. Tous les ingrédients qu’ils adorent. Ils se plongent donc dans un texte d’Eschyle avec bonheur, s’interrogeant sur les nuances entre orgueil, hybris, égocentrisme, vanité et narcissisme ; je circule entre les petits groupes, insiste énormément sur l’exactitude des réponses.
Un travail précis, humble et exigeant, qui semble leur faire à tous énormément de bien.

Ce n’est pas tout à fait la même histoire avec les troisièmes Bazoukan, qui arrivent comme à leur habitude dans un joyeux bordel. Je calme assez aisément mon envie de leur adresser de vertes remontrances – je vais éviter de crier au bout de quatre heures de boulot – et commence par les féliciter :
nombre d’entre eux s’en sont tirés plus qu’honorablement au brevet blanc.
La nouvelle est accueillie par un silence méfiant. J’ai avec eux le compliment rarissime, ils se demandent ce qui va leur tomber sur la tronche.
J’en profite pour enchaîner, là aussi, avec le cours sur Prométhée. Et entame un entraînement à la prise de note en leur racontant la légende. Les troisièmes Bazoukan adorent qu’on leur raconte des histoires. Et tout se passe dans un silence concentré quand :

“Mais c’est juste abominable monsieur !”

Roog me contemple avec du feu dans les yeux. Le genre de feu que je distingue dans trois ou quatre regards par an et qui me fait fondre. Il n’y a plus aucun recul, aucune distance, le gamin est tout entier pris à ce qu’il entend.

“Qu’est-ce qui est abominable ?
– Ce que fait Athéna, avec la boîte de Pandore ! Alors non seulement on se prend tous les malheurs du monde, mais en plus, on a l’espoir que ça va aller mieux ? C’est révoltant !
– Mais comment faire face à ces malheurs, sans l’espoir, alors ?
– Ben, si on n’espère pas, on ne déprime pas forcément. Juste… on ignore ce qui nous arrive de mal, on continue à vivre, on accepte. Mais là… Là… Là on peut pas !”

La troisièmes Bazoukan se tait. Je choisis de penser qu’ils se rendent compte, eux aussi, qu’il se passe quelque chose d’important. À la fin du cours, quatre ou cinq d’entre eux viennent demander des précisions sur la légende, sur le stoïcisme, dont j’ai rapidement parlé. Roog attend, pour participer à la conversation, que les autres soient partis.

“Désolé, hein, mais après les vacances, mon cerveau il avait trop besoin de penser !”

Je quitte le collège très tôt. Le soleil allume toujours les cimes des cités.

Dimanche 5 mai

Et le dimanche, on s’évade !

Et faisons-nous du bien à la tête avec Les revues du monde, de l’Histoire, de la Géo et un peu de Géopolitique admirablement narrées, dans des vidéos de très grande qualité.

Promis c’est simple, c’est drôle, et tu apprendras beaucoup !

Samedi 4 mai

Retour d’un bref séjour dans la maison familiale. Décalage de vacances oblige, je suis en congés tandis que ma mère a repris le travail, pour la dernière période de sa carrière. Une poignée de semaines, et ce sera la retraite.

Ça m’a beaucoup fait rire, et mon père encore plus, que je me retrouve finalement prof. “La parthénogenèse du corps enseignant”, une de ses expressions préférées.

Et pourtant, sans que je comprenne pourquoi, ça me fait quelque chose, de me dire que l’année prochaine, il n’y aura plus un seul prof en activité, dans la génération Samovar précédente ; et qu’il y en a quatre dans la mienne.

Plus les années passent, plus cet étrange héritage me touche.

Vendredi 3 mai

Sur internet, quelques affiches parodiques, brocardant les pires aspects de la vie professionnelle enseignante.

Et comme toujours, nombre de commentaires furieux, furieux contre ces feignasses d’enseignants privilégiés.

J’ai arrêté de lire ce genre d’interventions depuis un moment. Mais l’interrogation est restée : pourquoi cette volonté de supprimer les privilèges des profs – nous en avons – plutôt que de les réclamer autant que possible pour un maximum de professions ?

J’ai 37 ans, et je n’arrive pas à faire une croix sur cette naïveté-là.

Jeudi 2 mai

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Au ministère de l’Éducation Nationale, et à la mairie de Grigny,

Un truc que j’aime beaucoup faire durant les vacances qui nous sont royalement octroyées à nous, les enseignants, c’est prendre mon café en lisant le journal (bon, en faisant mollement défiler mon fil d’actualité sur mon téléphone, mais vous aurez compris l’idée).

Cette charmante occupation de pré-quarantenaire a été ce matin quelque peu perturbée par un article de presse que j’ai eu l’heur de lire. Et c’est un euphémisme. En ce moment même, il y a sur les murs plus de café que de mur, et je suis en train de déchirer mes vêtements à en faire honte à notre cher Hulk.

Pourquoi ? Parce que je n’aime pas les mensonges.

Enfin, surtout, je n’aime pas les mensonges lorsque la personne n’essaye même pas. Qu’elle balance un gros mytho, comme ça, sans la moindre honte.

Et c’est le cas dans cet article.

Pour ceux qui n’auraient pas le temps ou l’envie de le parcourir, le papier traite des “cités éducatives”. Un nouveau “label” – déjà, quand on utilise le mot label pour autre chose que des poulet fermiers, il faut se méfier – attribué à des villes défavorisées. Je cite l’article :

“Ce nouveau label doit répondre à trois objectifs principaux : “Conforter le rôle de l’école, organiser la continuité éducative et ouvrir le champ des possibles”,
explique un communiqué de présentation. Autrement dit, coordonner
toutes les mesures qui existent déjà, mettre en relation les acteurs des
quartiers populaires pour “accompagner au mieux chaque parcours éducatif individuel, depuis la petite enfance jusqu’à l’insertion professionnelle”. 

Il y aurait déjà des pages à écrire sur la délicieuse ironie que l’on peut trouver à constater qu’on en demande toujours plus aux “acteurs des quartiers populaires” tout en leur sucrant leur subvention à en faire clamser un diabétique.

Mais ce n’est pas ça qui m’a le plus choqué. Ce qui m’a choqué c’est ÇA.

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Bon.

Mon anonymat déjà agonisant dût-il en crever définitivement, je précise que je suis prof à Grigny actuellement. Et que cette “expérimentation” évoquée dans l’article, c’est un gigantesque pipeau. Il n’y a JAMAIS eu d’expérimentation. Mais un enfumage de dimensions pharaoniques.

Voilà ce qu’il se passe : depuis début 2017, en effet, on nous parle, en effet, de la mise en place d’une cité éducative, dans le cadre du projet “Grigny 2020″ (à prononcer “Grigny vinvin”, parce que ça avait l’air sans doute trop sérieux sinon).
Et alors ça, on nous en a parlé, de la cité éducative. Que notre cheffe, elle a eu une trouzaine de réunion dessus.

Mais pas une fois, PAS UNE SEULE, il n’a été expliqué aux personnels d’éducations, aux parents, et accessoirement aux élèves de quoi il s’agissait. Pendant que l’on continue à nous virer des heures de cours, à supprimer des postes et à faire entrer au chausse-pied des élèves dans des salles surchargées, le mirage de la Cité Éducative, ce grand rien du tout, plane au-dessus de la ville.

Et maintenant, on vend ce RIEN à toute la France.

Et vous savez quoi ? Ça va prendre. Parce que les inspecteurs, les chefs d’établissement et les recteurs, élus, eux, ont été informés (de quoi ? Mystère) et sont prêts à communiquer sur ce “projet” qui n’a jamais été concrétisé.

Du. Vent.

On est en train de monter, à grand renfort d’articles élogieux, un grand néant.

Et on utilise cette ville, dont les difficultés sont immenses, au sein de laquelle nombre d’enfants et d’adultes se battent quotidiennement pour mettre en place un avenir un brin meilleur, pour assurer à moindre frais une publicité “politique”.

C’est dégueulasse. C’est révoltant.

J’espère que ce mensonge n’est qu’une erreur de journaliste pressé. Un énorme malentendu.
Parce que je refuse de croire qu’on puisse bâtir la crédibilité de l’Éducation Nationale sur un vide aussi abyssal.

Tandis qu’au quotidien, les fissures s’agrandissent.

ADDENDUM : Des informations supplémentaires et un nouveau numéro de pipeau dans cet article.