Jeudi 13 juin

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Le premier des derniers cours. Déjà. La semaine prochaine sera une “semaine projet”, grand moment d’hystérie collective d’innovation pédagogique durant laquelle les élèves tous niveaux confondus, s’inscrivent à des activités de leur choix. (Je suis planqué, je m’occupe des révisions des troisièmes et du spectacle des Glee, ce qui me va très bien) Et après, le brevet…

Donc, dernière heure avec les quatrièmes Bulbizarre, qui m’offrent un grand florilège de ce qui constitue leur classe. On travaille sur un début de sujet de brevet, cet examen mystérieux qui les fascine, et les gamins réussissent, dans un brouhaha assez incroyable, à mieux rédiger des réponses que certains de mes troisièmes à cette période de l’année (ce que je constate avec un sourire plein de fierté et une tension légèrement très haute.)

Hildegarde est en grande forme, braillant à qui veut l’entendre tout le sous-texte de l’extrait d’Annie Ernaux sur lequel nous bossons, rédigeant un sujet d’argumentation plutôt convaincant, tout en parlant avec sa copine de sa terreur absolue : les nonnes.

“Non mais t’imagine, tu te balades dans la rue et… pfiuuuuit, y en a une qui vient vers toi et commence à te convertir…
– Hildegarde… Les nonnes n’essayent pas de vous convertir, pfiuuuuit, comme ça, et vu leur moyenne d’âge, vous auriez le temps de vous enfuir.
– Mais non, monsieur, vous voyez, leur costume, il me fait trop peur, j’oserais pas bouger !”

Qu’une gamine soit capable d’un boulot aussi fin, soit dotée d’un cœur aussi gros et puisse sortir de telles énormités sera l’une des grandes énigmes de cette fin d’année.

Fin de l’heure. Pas d’adieux larmoyants : ils ne sont pas comme ça, et je refuse de leur en imposer juste pour sacrifier à ma passion malsaine pour la nostalgie. Je leur conseille juste de garder leur cahier pour l’année prochaine et je range mes affaires. Comme après chaque cours.

Quand je descends dans la cours, cinq gamines discutent, dont Althéa. Qui pleure. J’ai peu parlé d’Althéa dans ce journal, parce que c’est une élève plutôt performante, relativement calme et parfaitement intégrée. Assez futée pour passer entre les mailles du filet, mais ne forçant pas son talent.

Donc, Althéa s’essuie les yeux. Pas les grandes eaux, mais quand même. Elle me voit traverser la cour pour sortir :

“Monsieur on va plus se voiiiiiir ! Vous allez me manquer.
– C’est très gentil Althéa, vous aussi. Mais vous savez, il va y avoir l’année prochaine : même si je ne vous ai pas en classe, on se croisera.
– Oui, mais ça sera pas pareil ! Et après il n’y a plus qu’un an, et le brevet et le lycée, et après un travail… Ça passe trop vite !
– Mais c’est super, le lycée. Vous apprendrez tellement de choses. Et puis vous avez largement les compétences pour vous y épanouir.“

Je discute un moment avec le petit groupe, chose qui ne m’était jamais arrivé. Nous parlons de leurs envie, de leur avenir : elles rient franchement, sans affectation ou défiance, comme cela arrive en classe où il faut sauver les apparences.

“Et moi monsieur ?
– Vous quoi, Hildegarde ?
– Ben je  vais devenir quoi, plus tard ?
– Que voulez-vous faire ?
– Ben je sais pas. Y a encore rien qui me dit… Ça me plaît pas ce que je vois après le collège. Attention, hein, j’ai envie… J’ai envie de… Enfin je sais pas quoi, mais j’ai super super envie ! Le problème c’est qu’en même temps j’ai la flemme de tout.
– C’est normal, à votre âge. Ne pas savoir, l’envie, et la flemme. Il faut juste vous dire que vous êtes capable de tout. Et vous donner un coup de pied aux fesses de temps en temps pour vous remettre le nez dans vos cours.
– Monsieur… Je vais y arriver hein !
– Mais il a dit oui ! rigole Althéa. Et moi je serai ta conscience, je t’enverrai des sms pour que tu ailles en cours, comme j’ai fait cette année.”

Je reste bouche bée tandis qu’elles me disent au revoir et quittent le bahut, bras-dessus bras-dessous.

On ne sait jamais comment ils l’ont vécue, vraiment vécue, l’année scolaire, nos élèves. On peut juste être là, et croire. En eux et en nous, à part égale et démesurée. 

Et voilà. C’étaient les quatrièmes Bulbizarre.

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