Vendredi 21 juin

L’année scolaire s’achève et elle fut à l’image des autres : tellement riche en expériences, bonnes comme mauvaises, que je me demande à quel moment ma mémoire arrivera à saturation.

J’aimerais consacrer ce dernier billet quotidien de l’année scolaire 2018-2019 à une réflexion plus générale sur la vision de l’enseignant en France. Oui, je termine l’année sur l’un des textes les plus prétentieux possibles. Point de départ : un article récent du Parisien exprimant les difficultés des professeurs à assurer “la discipline” dans leur classe.

Hormis le fait que le sujet soit tellement vaste qu’il ferait peur à un spécialiste du vide sidéral, il est aussi intéressant de voir que ce thème – et les polémiques qui ont suivi, à base des classiques “de mon temps, ils savaient se faire respecter”, “enfants rois”, “téléphones portables” et autres “Blanquer, au secours” – cadre pile poil avec les préoccupations de notre Ministère actuel : créer une image de l’école plus rassurante, en développant des stéréotypes traditionnels. En gros, la fiction gouvernementale travaillée est la suivante : l’école est un lieu sanctuarisé, où des élèves apprennent dans le silence les belles lettres, le calcul et l’art oratoire.

Et donc de brocarder les pratiques des profs et des élèves, à ma gauche – ahah – les feignasses laxistes et à ma droite – ahah toujours – les petits prétentieux surprotégés.

Brocarder les profs est un sport national à peine moins populaire que le foot. Nous sommes tous au courant, je suis presque sûr que c’est inscrit quelque part en petit dans notre lettre de mission.

Là où ça devient intéressant, c’est que nos gouvernement successifs s’y adonnent avec autant d’assiduité qu’un tonton aviné un dimanche de repas de famille.

Et nous en arrivons enfin à la question centrale (ça n’est pas trop tôt ?) : pourquoi ? Hormis pour se défouler après une journée passée en conseil des ministres ?

Peut-être – je n’en suis encore qu’aux hypothèses – pour une raison nettement plus simple et logique que toutes celles que j’ai envisagées jusque là (BEAUCOUP plus simple en tout cas que mon idée 8721 qui était que des aliens contrôlent nos dirigeants depuis les enseignes KFC qui sont en fait leurs vaisseaux) : les gouvernements passent, les enseignants restent.

Je m’explique : nous sommes, au départ, formés pour permettre aux élèves d’apprendre, mais également pour leur inculquer un certain nombre de valeurs citoyennes. Valeurs qui restent les mêmes, quelle que soit l’obédience politique de nos dirigeants. Et le problème est là : nous ne pourrons jamais plaire à tout le monde. Nous serons toujours trop rigoristes ou laxistes.

Selon les ministres, nous refuseront de donner davantage de liberté aux élèves ou nous en donneront trop, nous seront obsédés par le silence dans nos classes ou nous en feront un enjeu trop important. Nos programmes seront beaucoup trop ambitieux ou pas assez.

Dans une culture de l’impermanence, de la narration perpétuelle (je préfère ça à “storytelling”) les enseignants et les valeurs qu’ils portent semblent forcément suspects. Le schéma actuel consistant à réformer en grande partie l’Éducation Nationale à chaque changement de gouvernement repose peut-être en grande partie là-dessus. Car enfin, ne serait-il pas aberrant, à chaque nouveau président, de réformer quasi-intégralement la politique agricole ou commerciale française ? C’est pourtant ce qu’il se passe dans le monde de l’éducation. Nous exerçons dans un domaine où se forment les idées, il est donc logique que nous nous trouvions au centre de luttes d’idées.

J’en viens à me dire que l’impossibilité de communiquer autrement que dans la tension et la colère avec nos dirigeants vient en premier lieu de cela : paradoxalement, nos intérêts divergent. Nous serons là bien après la fin de leur mandat, et, pour l’immense majorité d’entre nous, nous nous formons petit à petit à comprendre ce qu’il est essentiel de transmettre aux futurs adultes qui nous sont confiés. Des savoirs, des méthodes et des valeurs dont la date de péremption dépassent celle d’un quinquennat renouvelable.

Peut-être suis-je en train de me fourvoyer. Mais depuis, lorsque je lis des articles semblables à ceux du Parisien, je hausse les épaules. C’est une belle responsabilité : permettre à des élèves de devenir libres, dans leurs vies comme dans leurs idées. Et pour y réussir, laisser souffler le vent dehors.

***

C’est sûr ces paroles dignes d’un Yoda bourré à la bière de racine que s’achève la saison 4 de Prof en Scène. Comme chaque été, des hors-séries plus ou moins régulier fleuriront en fonction du temps, de l’envie et des idées. D’ici là, je vous remercie mille fois, du temps que vous passez sur ces pages, de votre présence et de vos commentaires.

Passez un bel été, et à très bientôt !

Laisser un commentaire