
“Pourquoi vous avez appelé mes parents ?”
Katya me regarde avec des yeux furibards, sorte de mélange entre Nebula dans Avengers et moi quand je me rends compte qu’un voisin a encore laissé le sac poubelle couler dans l’ascenseur. Comme à l’accoutumée, je lui explique que ses remontrances n’ont pas leur place au beau milieu du futur antérieur et lui demande de venir après le cours pour m’en parler. Stratégie enseignante de base, qui désamorce pas mal de débuts de colères. Laisser un peu de temps à tout le monde pour respirer. Le cours s’achève et Katya vient me trouver. Sa question n’a pas changé.
“Parce que je suis inquiet pour vous Katya. Votre comportement pose problème ; vous refusez de travailler, vous ne demandez pas d’aide, et vous refusez de communiquer avec les adultes. J’essaye de comprendre.
– Mais vous savez pas, vous, hein ! C’est pas vous, après, qui rentrez à la maison.”
En effet. Ce n’est pas moi. Et c’est un problème récurrent à Ylisse. Choisir ou non d’appeler les parents est souvent un dilemme. Parce que, et je suis très mal à l’aise en écrivant ça, nombre de parents n’ont pas la moindre idée de ce que l’on fait au collège. Ce qui peut amener à des sanctions totalement disproportionnées ou à un je-m’en-foutisme total lorsque l’on communique avec eux.
Et les gamins le savent. Consciemment ou pas.
Eux font le lien entre leurs familles. Ils comprennent très vite le gouffre qui existe parfois entre les différents adultes chargés de les éduquer. Certains en souffrent, d’autres s’adaptent et les derniers en jouent. C’est pourquoi j’ai longtemps hésité avant de recourir à cet outil.
Mais refuser de communiquer avec les parents sous prétexte qu’ils ne comprendraient pas ou, pire, pourraient agir à rebours des intérêts de leurs mômes m’apparaît maintenant intenable.
J’enseigne dans un milieu très défavorisé. Aurais-je eu les mêmes scrupules dans le cinquième arrondissement de Paris ou au centre-ville de la Rochelle ? Très probablement pas. Il ne s’agit bien entendu que d’un principe personnel, et il ne me viendrait pas à l’idée de le poser en principe ou en exemple : mais il ne m’appartient pas de décider seul de ce qui est le mieux pour un élève, même si j’ai l’impression de mieux le connaître que beaucoup d’adultes.
Mais dans ce cas-là, j’assume. Je prends le temps qu’il faut pour expliquer aux parents de Katya, ce soir-là, ce que l’on fait exactement en classe. Ce que l’on attend d’elle.
“C’est sa salle de classe ?” me demande sa maman en regardant autour d’elle. Je lui explique que sa fille change de salle suivant les heures, et lui fait visiter les lieux. Lui propose de venir un jour assister à des cours si elle le souhaite, nous avons un groupe de collègues hyper-motivés qui organise cela et invite les parents à s’impliquer dans la vie du collège.
Katya fait la gueule. Mais elle fait la gueule comme une môme qui s’est fait prendre la main dans le pot de confiture, pas comme quelqu’un qui a peur.
Et le lendemain :
“Mes parents ils ont dit qu’il faut que je me comporte mieux, et que c’est compliqué le collège. Mais ils m’ont pas confisqué mon téléphone.
– Et alors ?
– Bah je sais pas, je croyais que vous vouliez me punir.
– Vous n’avez pas compris, en fait.
– Si si. Vous voulez qu’on réussisse, les profs, tout ça… Mais genre c’est difficile !
– Bien sûr que c’est difficile. C’est pour ça que vous avez besoin qu’on vous aide.“
Et qu’on s’aide tous mutuellement.