
16h : T. est malade, et avec M., une collègue de
français, nous assurons son heure de troisième. Autant dire qu’il s’agit d’élèves
que je ne connais que très peu, hormis ceux que j’ai déjà croisé dans les
niveaux précédents.
Je me promène dans les rangs, les aidant à entamer leurs
exercices lorsque je tombe nez à nez avec un gamin de haute taille, baraqué,
qui me fixe d’un regard peu amène. Je commence à transpirer abondamment, je
sens mon œsophage se lancer dans un tournoi de nœuds marins et mon rythme
cardiaque avoisine le montant de l’évasion fiscale 2019.
Pourtant je suis certain de ne l’avoir jamais vu. Pourtant
je connais. Je connais cette carrure, je connais cette voix, je connais ces
yeux.
« Vous… ne seriez pas… Le frère de Gustav ?
– Si ; vous le connaissez ? »
Je fais de violents efforts pour ne pas brandir un Larousse
sous le nez du môme en hurlant « Le pouvoir du vocabulaire te bannit,
arrière créature ! »
J’ai enseigné à Gustav lors de ma deuxième année à Ylisse et
je crois honnêtement n’avoir jamais eu aussi peur d’un élève. Peur d’abord de
son gabarit : je ne suis pas spécialement carré, mais j’avais vraiment l’impression
d’être une crevette face à lui. Peur, également de son attitude dans la classe :
une année durant, il a tenu la 3ème (Bulbizarre je crois) sous sa
coulpe. À tel point que certains élèves lui jetaient un coup d’œil avant de
parler, à la recherche d’un secret signe d’approbation.
Peur enfin, surtout, de notre antagonisme. En un an, je n’ai,
à aucun moment, réussi à l’atteindre. Gustav avait décidé que ça se passerait
mal et ça s’est mal passé. Pas de boulot, de l’irrespect, et un sourire plein
de morgue quand je tentais quelque manœuvre d’approche, provocation ou séduction.
Jusqu’au jour où, n’y tenant plus, je lui demande de rester
après un cours. Il commence à gagner la sortie, je me dresse devant lui,
attitude que, en toute autre occasion, je juge débile et dangereuse. Mon mètre
soixante-dix-sept contre son presque mètre quatre-vingt-dix, facile de savoir
qui a l’air ridicule. Et à bout, je lui lance :
« Est-ce qu’il y a une chance qu’un jour on arrête de
se prendre la gueule en permanence ?
– Non, me balance-t-il, ses yeux tranquillement vissés dans les miens. »
Ses yeux, un truc de famille. Je me retrouve trois ans plus
tard et rien n’a changé. J’ai toujours aussi mal de cet échec.
« Vous êtes Monsieur Samovar ? »
J’hésite à lui répondre, de peur de mettre sur la piste les
tueurs à gages engagés par son aîné.
« Euh oui pourquoi ?
– Vous avez eu mon frère en cours.
– Oui, il me semblait bien. Gustav c’est ça ?
– Oui. Il passe son bac commerce cette année.
– Je vous demanderais bien de lui passer le bonjour mais on n’avait pas les
meilleurs rapports du monde.
– Ouais. Vous vous aimiez pas du tout. »
C’est plus que ça. Gustav est l’un de mes échecs les plus
retentissants. Professionnellement et humainement.