
Ils écoutent.
Ils écoutent vraiment, ils écoutent tous. Une classe de quatrième, l’autre, peu importe.
Je suis en train de leur lire “Une apparition”, de Guy de Maupassant, et il règne sur la classe un grand et beau silence. Il n’y a pas grand-chose dans cette histoire, pourtant. Un homme entrant dans une maison abandonnée, et confronté à une femme fantomatique. Le langage est suranné, plus que dans d’autres histoires du grand Guy.
Pourtant ça marche.
J’ai, depuis longtemps, cessé de faire lire les élèves à haute voix quand ils découvrent un texte. Ce n’est pas faire justice aux mots ou à leurs capacités. Quand ils découvrent un univers, ils ont le droit à une visite de luxe. Alors j’invoque tout ce qu’il me reste de ma vie sur scène pour le leur donner.
Tout en lisant le texte, je tente de leur jeter des coups d’œil – ce qui me fait loucher horriblement – et constate, à chaque fois, la même chose : ils ne demandent qu’à écouter. L’analogie est tarte, mais elle n’en reste pas moins totalement vraie : ils se déploient à la musique des mots comme des bourgeons assoiffés. Et toujours, après la lecture, cette réaction.
“Y avait plein de mots que je connaissais pas, et pourtant j’ai tout compris !”
Ils ont soif de mots. De voir comment des sons qu’ils ne connaissent pas composent un univers inconnu.
“On était trop dedans, en vrai !”
“J’ai jamais vu un manoir, mais là c’est comme si on le visitait.”
“Mais ça fait peur, en fait, juste comment il raconte.”
J’ai lu récemment cette anecdote disant que, dans l’Antiquité, les hommes ne voyaient pas le bleu car ils ne disposaient pas de terme pour le décrire, Homère décrivant d’ailleurs la mer “sombre comme du vin”. J’ignore si l’histoire est vraie. Mais il suffit d’avoir passé cinq minutes, un manuel à la main, à leur lire des histoires de fantômes, pour comprendre à quel point ces femmes et ces hommes en devenir ont besoin de mots. Et d’ailleurs.
Il y a peu de moments où je suis aussi fier de mon boulot que lorsque je fais juste ça. Leur donner des mots.