
Compte-rendu du conseil de classe des quatrièmes Avaltout. Et évidemment, grosse colère. Malgré les diverses conversations que nous avons eu en Vie de Classe, ils ont rebasculé dans leurs comportements du début d’année : les profs sont méchants, hypocrites, veulent leur malheur et passent leurs vacances à envahir la Pologne.
La main vibrante d’indignation de Karen se lève :
“Il n’y a que dans le cours de M. O. qu’on nous dit qu’il y a des classes pires que nous !”
Nous y voilà.
“Et c’est important ?
– Oui ! On a besoin de savoir qu’on n’est pas les pires.
– Arrêtez d’être des victimes !”
La phrase est sortie sans aucun calcul. Elle porte l’exaspération qui monte depuis le début de l’année, quand je m’adresse à eux. Exaspération de ne pas les atteindre. Exaspération que chaque progrès dans le comportement de cette classe hyper chaotique soit suivi d’une régression dans l’attitude ou le respect, entre eux ou envers les adultes.
Silence de mort. Le mot “victime” est tellement insultant pour eux que, pour une fois, tout le monde se tait, et me fixe avec indignation. J’ai allumé la mèche, il est hors de question que je cours après pour l’éteindre.
“Je n’en peux plus de vous entendre vous apitoyer sur votre sort.
– On s’apitutie pas…
– S’apitoyer. Si. Vous ne faites que ça. Vous êtes victimes d’une malédiction. “On est comme ça, on est bruyants et irrespectueux, et les profs ne veulent pas s’adapter !” Mais vous n’êtes pas ça !
– Mais on sait qu’on est comme ça, ça sert à rien de dire le contraire, me coupe Petra. On n’empêchera jamais un chien d’aboyer, on nous empêchera pas de parler.”
Je la regarde avec des yeux ronds.
“Vous venez sérieusement de vous comparer à un animal ?
– Ben. Non mais…
– Ah ben si. Désolé. Vous ne pouvez pas vous retenir. En fait, depuis le début de l’année, on se trompe tous. Vous êtes exactement où vous voulez être.”
Je déteste être dans ce rôle-là. Celui de tendre un miroir. Mais c’est la dernière carte que j’arrive à jouer, et peut-être vais-je détruire les fragiles échafaudages que j’ai construits.
“Regardez-nous ! Nous sommes les quatrièmes Avaltout ! Nous sommes insupportables ! On ne peut rien espérer de nous ! Mais voilà la grande nouvelle : c’est notre boulot, d’espérer. Si on continue à vous expliquer que ça ne va pas, c’est justement parce qu’on estime que vous valez plus que ce que vous montrez. Ce serait tellement plus facile de vous traiter de débiles une bonne fois pour toutes, et de faire garderie…”
Nouveau silence. Et la toute petite voix d’Irina :
“Pourquoi vous le faites pas ?
– Parce que le jour où je vous féliciterai juste de ne pas vous être insultés en classe, ou d’avoir 200 absences en un trimestre plutôt que 219, là j’aurai démissionné.“
Et puis, Gloria prend la parole, 120 décibels et pas de prise de parole, comme à l’accoutumée.
– Mais monsieur, en vrai, vous nous aimez ou pas ?
– Je ne vous aime pas. Je vous estime.
– C’est pour les trucs précieux, estimer ?
– Voilà.
– Et genre, nous on est précieux ?”
S’ils savaient.
Et en sortant, juste mon subconscient me glisse à l’oreille que, dans mon envolée lyrique, je n’ai fait que paraphraser Peter Capaldi dans son monologue le plus célèbre de Doctor Who.
Pas grave. Peut-être, juste peut-être, que ça valait le coup.