
L’autre jour, je me rends compte avec un léger vertige que, sur une petite cinquantaine de profs, je suis le huitième plus ancien dans le bahut.
Le huitième.
Je suis à Ylisse depuis six ans, et peut, à bon droit, être considéré comme un dinosaure. Tous les collègues de ma “promo” sont partis vers des contrées plus vertes ou plus ensoleillées. Me revient en tête une phrase de Monsieur Vivi (qui lui-même doit être le troisième ou quatrième plus ancien) : “Les gens à Ylisse ne font que passer. Beaucoup de nos élèves, ils aimeraient une petite maison dans un coin un peu vert de la région parisienne. Mais personne ne reste.”
Ni les profs, ni les élèves, et peu d’habitants, aussi. Et je pense qu’une grande partie des soucis que nous rencontrons dans le bahut, ce manque d’envie, de peu de soin que chacun apporte à son environnement y est dû. Pourquoi cultiver un endroit qu’on abandonnera à court terme ?
Nous sommes presque tous en transit. Créer du sens, une mythologie alors que l’on est là de façon subie, pour peu de temps, ne semble pas valoir le temps, et les efforts.
Il faudrait, bien entendu qu’il faudrait. Que les enseignants restent, que plus de gens s’investissent dans la vie de la ville et dans les associations. Il faudrait que les élèves ne découvrent pas, chaque année, de nouveaux visages, qui doivent apprendre les règles spécifiques du collège. Mais notre métier n’a pas à être un sacerdoce. Durant les quelques années où nous restons ici, nous cousons de gros points maladroits, qui tiendront plus ou moins, et formeront une minuscule partie du patchwork improbable qu’est Ylisse. Et puis nous partirons.
Est-ce ainsi que vont les choses ?