
Je suis un prof qui confisque.
Les téléphones, les casquettes, les gloss et parfois même les Switch que les élèves amènent pour frimer devant les potes.
Ça peut sembler anodin, mais j’ai eu beaucoup de mal, durant des années, à trouver une posture convenable, avec cette masse d’objets parasites qui envahit les cartables, les poches et parfois les tables. Lors de mes premières années d’enseignement, j’étais persuadé que c’était avant tout pour m’emmerder – j’étais pas mal parano, lors de mes catastrophiques premières années – puis mon regard a évolué.
Le fait est que c’est une question de frontières.
Il y a les élèves pour qui les lieux sont poreux. Peu de différence, au fond, entre les salles de classes, la cours de récré, la rue et chez eux. Il y a ceux qui ont besoin de ce que les professionnels appellent objet transitionnel et moi doudou. Et puis évidemment, il y a ceux qui aiment crâner.
C’était toujours difficile de confisquer. Rentrer dans d’interminables négociations ou conflits avec l’élève, devoir expliquer, menacer. Et perdre du temps de cours. Sans doute parce qu’avant, je me focalisais plus sur l’objet en lui-même que sur le problème : “Le fait que tu apportes cet objet fait obstacle à ce que nous faisons en classe.”
Du coup, je confisque toujours, mais presque avec bonhommie.
“Vous penserez à venir le récupérer en fin d’heure.” Une répartie qui me permet de désamorcer 80% des refus et des négociations ; à telle enseigne, parfois, que les élèves partent sans réclamer leurs affaires. Preuve s’il en est besoin que le problème n’est pas l’objet.
Et face à un refus, toujours, ce sont les élèves qui interviennent. “Mais arrête, tu sais qu’il va te le rendre, c’est bon.”
Ce genre de victoires peut sembler totalement futile. Et m’en rengorger sans doute idiot. Mais ça ne l’est pas tant que ça. L’idée n’est pas de remporter une victoire ou de montrer son autorité, tel un mâle alpha (je suis personnellement plutôt un mâle rhô ou sigma), mais de créer un espace aux règles stables, dans ce monde mouvant où les mômes chancellent la plupart du temps.
De créer une salle de classe. Tout bêtement.