Samedi 15 février

Je suis maladroit, et ne cesse de laisser tomber ce que je tiens à la main ; le sabot de trois millimètres de ma tondeuse masque le fait que j’ai le cratère de l’Etna au sommet du crâne ; je bafouille à n’en pas finir ; j’ai tendance à bouger dans tous les sens.

J’ai traîné ces complexes durant toute la première partie de l’âge adulte, et le début de ma carrière d’enseignant. Tentant de masquer comme je pouvais. Crainte du regard des élèves. De la perte d’autorité. Comment prendre au sérieux ce petit bonhomme nerveux et à demi-chauve ?

J’ai été sauvé, il y a trois ans et demi, par Delphine, qui venait alors d’entrer en sixième. Nous travaillions sur l’imparfait et je leur avais demandé de décrire une personne. Elle m’avait choisi moi.

“Monsieur Samovar était très maladroit.”

C’était la première phrase de son texte. Et, à regarder les pleins et les déliés de son écriture d’ex-CM2, ma conscience (qui ressemble davantage à une patronne d’entreprise cotée en Bourse qu’à Jiminy Cricket) m’a foutu une taloche en me balançant à l’oreille, dans une bouffée de fumée (oui, parce qu’en plus elle clope à un point que c’en n’est pas possible) : “Tu t’attendais à quoi ? Ils te voient tous les jours ! Bien sûr qu’ils s’en rendent compte !”

J’ai été des années paralysé dans mon corps. Mes complexes. Et les artifices que j’ai tenté, bouger le moins possible, me coiffer d’une certaine façon, prendre une voix qui n’était pas la mienne, pouvait être percé à jour par une élève de sixième.

Et c’est là que mes complexes ont fondu, comme le méchant à la fin du premier Indiana Jones. Parce que c’était grotesque. Et aussi parce que, peut-être c’était éthique. Que d’avoir un prof qui rit avec vous du fait qu’il fait voler son marqueur à travers la classe en commentant d’un “Ouh là, je fatigue, là…”, amène, amènera peut-être, plus tard, qui sait, à se montrer plus doux avec soi-même.

Je suis maladroit, et ne cesse de laisser tomber ce que je tiens à la
main ; le sabot de trois millimètres de ma tondeuse masque le fait que
j’ai le cratère de l’Etna au sommet du crâne ; je bafouille à n’en pas
finir ; j’ai tendance à bouger dans tous les sens.

Il faut moins d’une heure à mes élèves pour s’en rendre compte. Et cette lumière, qui peut blesser terriblement, devient parfois la clé d’une prison qu’on s’est construite.

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