
“Monsieur, on fait quoi aujourd’hui ?”
J’ai la tête qui fume. En cause, un mail reçu hier dans la soirée, demandant aux profs d’organiser la rentrée des élèves qui a lieu… dans quatre jours. Contacter nos collègues à distance, s’inscrire dans des tableaux, croiser les heures, recevoir un contre-ordre, tout recommencer, recevoir un contre-contre-ordre, tout rerecommencer…
J’ai préparé un cours d’analyse de texte un peu costaud – l’intégralité des 3e Glee venant à chaque fois à leurs cours de français, c’est jouable – et je ne me sens pas le leur infliger. Ni moi-même de m’infliger ça.
“On parle. J’ai besoin de savoir ce que vous avez compris de la fin d’“Inconnu à cette adresse.”“
Je démarre l’activité qu’on me présente comme l’Antéchrist depuis l’IUFM : le cours dialogué (”qui est un cours magistral déguisé !” nous prévenait la formatrice, limite en agitant un crucifix). Nous nous asseyons et, tour à tour, ils prennent la parole. Un grand corps de mots dégingandés : la vengeance de Max, la lâcheté de Martin, les vêtements de Griselle (”elle se mettait toute nue ? J’ai compris ça, moi…”), le nazisme… Rien n’est plus structuré. Après avoir passé deux mois à leur fournir un cadre précis, je les laisse explorer le texte sans la moindre contrainte. Tout en constatant qu’ils se se sont appropriés des outils dont ils s’entraînent à l’emploi depuis des mois. Argument, contre-exemple, gestion de la parole, implicite…
“Comment on va loin, avec nos interprétations !” rigole Aylee après près de trente minutes à débattre.
“C’est vrai ; ça fait du bien.”
La phrase m’a échappé, entre les fumerolles de la journée et le début du week-end.
“C’est ce que vous faites dans les études de français, non ? relève Benvolio. Aller le plus loin possible dans les textes ?
– En partie, oui.
– Et ça vous manque pas ?
– Maintenant, je peux le transmettre. Comme vous voyez.
– Et ça, ça vous plaît.
– Voilà ; ça me plaît.”