Mardi 13 octobre

Bon.

Ce soir je vais parler de moi. Encore plus que d’habitude. Comme ça, vous êtes prévenus.

Pour les trois qui restent (coucou maman !) j’ai reçu ces derniers jours sur différents réseaux des messages hyper enthousiastes et d’autres au contraire très en colère contre des moments d’enseignements que je relatais.

Je rédige donc ce billet parce que je suis d’une fragilité déconcertante, mais aussi parce que ces réactions fortes et polarisées m’ont fait réfléchir.

Et j’en suis arrivé à la conclusion que tout prof est un bourreau.

Et un sauveur.

Un rebelle.

Et un agent discipliné.

Chacun individuellement, nous sommes un ensemble de fragments qui ne fera jamais l’unanimité.

Nous sommes chargés d’enseigner, selon la loi. Et le règlement intérieur d’un établissement scolaire.

Mais nous sommes également en charge d’élèves, tous uniques, tous ayant un profil différent. Et la quasi-totalité de la profession connaîtra ce moment : celui où, pour la première fois de l’année, il va déroger à la règle. Où il permettra à cet élève de se rendre aux toilettes même si le règlement l’interdit (cet exemple en particulier a enflammé les débats) ; ce moment où il valorisera le devoir d’un môme particulièrement en difficulté par rapport à une autre, histoire de le valoriser et de lui donner confiance. Ce moment où il ne sera pas qu’un exécutant des règles.

Nous sommes chacun des personnes. Et même si nous portons un masque d’enseignants, nous avons les habitudes, manies et façons de transmettre qui nous sont propres. Et qui sait ? Peut-être mon éternelle propension à faire travailler les élèves en groupe permettra-t-elle à l’un de mes élèves, enfin, de se sentir accepter parmi ses pairs, de prendre la position de meneur qu’elle ou il n’avait jamais osé assumer. Peut-être que ce sera, tout au long de l’année, une torture pour un autre.
Peut-être ma façon d’expliquer est-elle incompréhensible pour Snowe et limpide pour Paula. Peut-être ai-je cassé quelque chose de très important lorsque j’ai refusé, un jour, que Sigurd vienne me parler, mais peut-être que Lilin avait besoin d’entendre ce “non”, de comprendre que cette parole-là n’était pas destinée à un professeur.

Nous voyons passer, au cours de notre carrière, plusieurs milliers d’élèves. Il est mathématiquement impossible d’être entièrement bénéfique pour chacun. Où, je l’espère, néfaste. Ce qui ne nous donne en aucune façon un nihil obstat pour une absence de remise en question : j’ai des habitudes et des réflexes dont je sais qu’ils ont toutes les chances de nuire aux mômes. Cette propension à devenir extrêmement cassant quand un élève a atteint les limites plutôt larges de ma patience, ou ma propension à me perdre dans des explications brouillonnes, par exemple.

Mais c’est un fait : oui, nous allons blesser des élèves. En illuminer d’autres. Rester royalement indifférents pour la majorité d’entre eux. Je ne pense pas, pour autant, qu’il ne faille succomber à l’indifférence, ni à l’angoisse permanente. Juste à la vigilance. Prendre le temps de les observer, de leur parler, lorsque c’est possible.

Parce que si les réflexions à l’égard des enseignants sont souvent si violentes, c’est que la quasi-totalité d’entre nous porte une ou plusieurs blessures souvent encore à vif, infligée par des profs. Et que le môme qui crie de colère et de douleur en nous a beaucoup de voix.

Ce billet tordu et confus n’a en aucune manière vocation à sermonner. Durant les deux tiers de carrière qui me restent, je suis persuadé que je ferai encore mon lot de victimes, quand bien même j’espère progresser ne serait-ce qu’un peu. Ces mots ne sont qu’un rappel que je m’adresse : reste fidèle à tes principes, mais sois prudent.

Et aux élèves, anciens et actuels qui pourraient éventuellement lire ces mots : sachez qu’ils paraîtront très banals à mes collègues. Car ces réflexions, nous les avons tous les jours.

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