
Je rentre au collège déjà assourdi. Des événements qui ont zébré d’orages noirs mon métier. Des injonctions proférées de jours en jours pendant deux semaines. Reconfinement, protocole renforcé, mise à distance, moyens constants…
Nous sommes déjà l’après-midi, mon emploi du temps me fait commencer les cours à 14h. Je pénètre dans l’établissement sur la pointe des pieds. Et suis accueilli, à la photocopieuse, par J., responsable des élèves ULIS, qui me fixe, blanc de rage.
“On me demande de choisir entre intégrer les élèves ULIS à tous les cours en classe entière, ou les garder perpétuellement avec moi… Ca détruit tout le but de cette section ! J’ai reçu le message ce midi, et je dois décider ça pour CE SOIR !”
Le ton est donné. J’entre en salle des profs, ou les conversations, s’égrènent en un seul thème : que faire ?
Et ça me frappe.
Tout le monde réfléchit sans plus évoquer les injonctions données ces derniers jours. Comme si la situation était soudain devenue trop sérieuse pour rester à commenter l’actualité. Il faut réfléchir. Des demis-groupes ? Qu’en pensent les parents ? Comment les prévenir ? Réorganiser les transports scolaires ? Peut-on contacter les agences de bus ? Travailler en commun (gasp !) avec le collège privé ?
Là se trouve, je crois, la constante raison de mon admiration pour mes collègues : quels que soient les établissements que j’ai fréquentés, quand la situation devient trop grave, les personnels d’éducation, tous corps de métier confondus, font bloc pour maintenir à flot le bloc de béton qui leur a été confié. On ferme les écoutilles, le bruit du monde au-dehors n’existe plus. Un navire, trois cent passagers élèves. Comment les mener à bon port ?
C’est aussi la question que je me pose en retrouvant mes élèves de sixièmes.
Ensemble, on découvre le Big Bang, et la mythologie maya. Il y a ce moment de révolte, quand je réponds à la question évidente : “mais pourquoi il n’y a plus de mayas ?” Les sixièmes Brindibou exigent une pause dans le cours. Ils veulent comprendre la colonisation. Et quand je leur brosse le tableau de la période, c’est une véritable colère qu’ils déploient. “Personne n’a le droit de faire ça, monsieur, personne !”
Ensemble, aussi, en vie de classe, on parle de M. Patty. De la liberté d’expression. Des rumeurs. De la laïcité.
“Ce n’est pas grave si vous ne comprenez pas tout tout de suite. Mais c’est important de l’entendre.
– Oui, c’est comme ce que vous nous avez dit avec l’univers. Au début les gens ils comprenaient pas, ils inventaient des histoires et ils savaient qu’un jour ils sauraient plus de chose et ça serait plus clair. Là c’est pareil non, monsieur ?”
Retour sous un ciel orange violent. Thom Yorke susurre Everything its right place.
Ouais Thom. On essaye.