
A la table de la cantine, Chef nous parle de ce qu’il envisage de mettre en place la semaine prochaine, pour respecter le “protocole sanitaire renforcé” que nos responsables agitent depuis la rentrée des vacances.
“… Du coup, on organisera trois services à la cantine. Il y aura moins d’élèves aux tables, ce sera plus simple de gérer les flux. Bon, ça leur fera vingt minutes pour manger, mais c’est au mieux. Ils enlèveront leur masque moins longtemps.”
Pour le peu que je connais Chef, depuis ce début d’année, j’ai été amené à l’estimer : il gère de façon efficace et humaine le petit collège de Nohr. Ce n’est pas lui, mais ce vocabulaire qui ouvre les portes d’un immense chagrin.
On gère des flux.
Et oui, je suis totalement d’accord sur le fait qu’il faille porter un masque. Limiter les déplacements. Aérer. Mais ce que je pense ne change rien au fait que tout ceci n’est pas normal. Et que c’est la vitesse à laquelle nous nous adaptons qui me terrifie. Plus aucun petit ne proteste quant à la barrière qu’il a devant la bouche. Et désormais, le “bonjour” à l’entrée de la classe a l’odeur du gel hydroalcoolique qu’on presse entre les petits doigts.
Depuis le début de l’année, il y a cette élève qui fait des crises d’angoisse et que nous ne parvenons pas à aider. Ce qui m’étonne à la hauteur de mon soulagement ait qu’il n’y en n’ait pas davantage.
On gère des flux.
Pour la santé et la sécurité des enfants, comme des adultes, certes. Tout le monde fait au mieux.
Mais je crains, un petit peu plus chaque jour, qu’on y laisse nos noms et nos regards.