Jeudi 19 novembre


“Il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure.”

– Jacques Prévert, “La grasse matinée” –

Scène proprement incroyable devant la salle des sixièmes Brindibou. Cinq élèves en pleurs, un autre qui se balance sur ses pieds, les yeux dans le vague ; à l’intérieur, un pompier en train de prendre un charge un élève ayant fait un malaise. La classe parfaite et mignonne du début d’année, devenue depuis deux semaines bavarde et dissipée vient d’exploser.

L’onde de choc secoue le collège, et en premier lieu les sixièmes Canarticho avec lesquels j’ai cours.

“C’est vrai que quelqu’un a eu une crise de Covid ?
– Il paraît qu’il était tout blanc.
– Et s’il meurt ?”

Quatre élèves sont pâles, deux commencent à trembler. Je parle. Très vite. Et cette fois, c’est à Monsieur Vivi que je pense. Ne pas mentir mais ne surtout pas parler pour ne rien dire. Expliquer clairement ce qu’il s’est passé. Oui, il y a eu un malaise. C’est impressionnant, ça peut faire très peur aux camarades. Non il n’y a pas de dangers. Ce n’est pas grave d’avoir peur, ni de ne pas avoir peur. Ne pas laisser trop de paroles s’installer, ni de rumeur.

Mais alors que faire ?

“Bon. Puisque tout le monde a l’air un peu ailleurs, je vais vous raconter des histoires.
– Pourquoi ?
– Parce que vous êtes là aussi pour apprendre la vie en société. Et que quand il arrive des événements un peu difficile, on doit aussi faire bloc, souffler un peu. Vous pouvez mettre la tête dans les mains si vous voulez.”

Pendant une trentaine de minutes, je déroule les légendes d’Orphée et d’Eurydice, et des Argonautes. Je laisse les têtes dodeliner, les souffles ralentir. Je m’efforce d’apaiser ma voix, de ne pas la faire craquer. Si ça déconne, si un gamin part en vrille, je ne saurai que faire d’autre.

Au bout d’un moment, on reprend l’activité prévue. Ce qui me laisse à peine le temps de me préparer pour mon dernier cours de la journée.

Avec les sixièmes Brindibou, justement.

Il y a une ambiance d’après tempête. Une grosse moitié des effectifs, pas plus. Des gamins entre la surexcitation et le mutisme.

“J’en ai marre, marre, marre du collège !
– On fait les exposés. Dites dites dites dites dites dites dites monsieur on fait les exposés ?
– Moi j’aurais zéro à mon évaluation, de toutes façons.”

Encore une fois, mais encore plus assurément, les apaiser. Encore une fois, raconter des histoires. Leur permettre de s’asseoir par terre “comme quand on était petits” et tisser des légendes. Quatre-vingt pour cent de mythologie grecque, dix de légendes japonaises, cinq russe et cinq du Trône d’Eldraine, une extension de Magic l’Assemblée.

A l’extérieur, discussion avec le Chef. “Apparemment ça se produit de plus en plus dans tous les collèges du coin.” me confie-t-il, le sourire fatigué. “Je pense que ça va être compliqué, jusqu’à décembre.”

Assurer les cours. On nous a donné pour mission de ne pas priver durablement les mômes de scolarité. Et c’est une bonne chose, c’est une intention louable, je suis le premier à le reconnaître. Mais cette scolarité n’est pas normale. Il est difficile de manger à toute vitesse, difficile de sortir le moins possible en récré, de se laver les mains en permanence, de porter un masque toute la journée. Difficile et essentiel ; ça ne peut pas durer. Mais ça dure.

Chaque enseignant réagit comme il le peut. J’ai dans les poches encore quelques contes, un peu d’éthique qui pourrait les aider, des blagues nulles et, je l’espère, quelques cours suffisamment intéressants pour leur faire oublier les conditions dans lesquelles ils se déroulent. J’ignore si cela sera suffisant, j’ignore combien de temps cela tiendra.

Et surtout, je pense que, pendant ce temps, les mômes s’étiolent. Même si cette angoisse collective n’était bien sûre pas due qu’au protocole sanitaire, même si les raisons sont multiples. Nous vivons en des terres d’angoisses.

J’agite pour le moment des blagues nulles et la lyre d’Orphée. On fait tous barrage, on tente de protéger nos élèves.

Mais ça devient compliqué.

Laisser un commentaire