Mercredi 26 mai

Le lycée est très grand, probablement le plus grand endroit dans lequel j’ai jamais enseigné. Je suis arrivé, comme d’habitude, beaucoup trop tôt. Et après avoir erré dans des couloirs dont je ne comprends pas la logique – si j’y étais depuis septembre, je trouverais incongru qu’on puisse s’y perdre – je parviens à découvrir l’administration, dans laquelle j’entre avec autant de reconnaissance qu’un aventurier dans une auberge où il pourra sauvegarder.

On me fait signer tout un tas de papiers, on me remet des clés, on m’explique comment rejoindre la salle que j’occuperai ces prochains jours. Sous mes pieds, le vieux plancher craque, ça change du lino.

A huit heures piles, ils entrent. Les lycéens. Me regardent d’un air un peu perplexe quand je me place devant la porte pour les accueillir, vérifier que les derniers au bout du couloir ont bien le temps d’arriver.

Et puis ça y est, il faut commencer.

Durant les quatre heures de cours, je me sentirai étrangement à distance. Comme à chaque fois que je vis un événement éminemment stressant, je bloque toute émotion. Je les regarde s’asseoir, ils sont grands, évidemment qu’ils sont grands. Silencieux aussi. Rappelle-toi Samovar, rappelle-toi, pas trop de blague, pas trop de maternage. Je fais l’appel d’une voix qui tremble à peine, je prends les documents que j’ai préparés pour ce premier cours… Et avec mon adresse habituelle, me coupe joyeusement avec une feuille.

C’est donc en saignant assez abondamment que je procède à une introduction sur la tragédie.

“Tout va bien, monsieur ?” me demande LA lycéenne à laquelle j’ai toujours voulu enseigner : cheveux bleus, sac arc-en-ciel, mitaines noires et énormément de choses à dire sur l’incipit du Phèdre d’Euripide que nous lisons ce matin.
Conscient que le peu de crédibilité dont je dispose est en passe de plonger dans le négatif, je hoche la tête en souriant vaguement et tente de me rattraper en parlant de l’étymologie de la tragédie, du coryphée et du fait que, quand même, Venus est une sacrée radasse. Petit à petit, le rythme se fait. Ils prennent des notes, participent aux activités, et sans que je m’en rende compte, la matinée et les élèves défilent.

Je sors comme je suis entré, en silence. Impression d’être un petit fantôme, là pour une semaine. Des élèves donc j’effleurerai à peine les noms, un texte que j’aurais juste le temps d’aborder… Mais ils ont souvent participé, sont vite sortis de leur silence un peu défiants, ces jeunes gens. Pendant un tout petit moment, naviguer avec eux sur le sang des promesses… Et me demander ce que ça donnerait, d’être prof en lycée.

Laisser un commentaire