Jeudi 27 mai

Je parle régulièrement ici des “journées marathon”, qui me laissent en fin de soirée un brin assommé. C’était le cas aujourd’hui, je présente donc d’emblée mes excuses si mes propos sont encore plus décousus qu’à l’accoutumée (et là, j’ai perdu 8 des 10 lecteurs qui supportent quotidiennement mes élucubrations).
Je me retrouve donc dans mon lycée de centre-ville où, moyennant une arrivée en avance de vingt-cinq minutes (c’est limite un retard, pour moi), je parviens à retrouver ma salle, extorquer un code me permettant de me connecter au réseau du bahut auprès du proviseur-adjoint, et arranger mon bureau comme j’imagine que doit paraître un bureau de prof de lycée : plein de photocopies savamment rangée mais avec un léger désordre au niveau des feuilles de préparations sur ce que je vais dire (je tiens à préciser que j’oublie systématiquement de consulter lesdites feuilles quand j’en ai).
Je commence avec le groupe de Secondes qui m’a semblé le plus défiant hier. Bavardages à peine dissimulés, beaucoup de moulinets de stylo et contestation immédiate “Oui, mais comment on peut savoir de ce qu’il pense, l’auteur ?” (réponse : “On s’en tamponne l’oreille avec une babouche de ce qu’il pense, l’auteur.” à adapter selon le public).
Du coup je change mon fusil d’épaule et les invite à lire une scène où se succèdent poésie puissantes et insultes épouvantables. J’invoque l’esprit de ma prof de théâtre pour refuser les habituels refuge des élèves “Non, ne laissez pas retomber votre voix à la fin d’une phrase, PERSONNE ne parle comme ça ! Refaites votre ponctuation ! Montez, montez votre voix !”
Et ça fonctionne.
Des rires, bien entendu, d’abord, puis des commentaires. Sur cet étrange testament, sur les osties de calisse proférées par l’un des jumeaux. Un cours, petit à petit sérieux et suivi.
J’enchaîne avec le dernier groupe que je n’ai pas vu. Juste avant, on m’annonce que ce bref remplacement sera prolongé d’une semaine. Les deux heures qui s’écoulent rendent cette nouvelle enthousiasmante. Ils sont heureux. Heureux qu’on cherche ensemble à définir une tragédie, heureux de faire le grand écart entre Euripide et Anouilh. Heureux de se dire qu’on continuera la semaine prochaine à…
“Alors en fait, vous enseignerez à des premières, à partir de lundi, on s’est dit que ça nous dépannerait davantage.”
La phrase tombe alors que je dois quitter le lycée et commettre douze infractions si je veux espérer arriver au collège à temps.
“Du coup, vous faites cours aux secondes demain et… voilà.”
Voilà. Ils n’auront pas de nom de Pokemon, les secondes, et je peux me mettre mon cours sur Incendies, défriché de toutes mes forces en un week-end, bien profond dans la poche, à défaut d’un endroit anatomiquement plus plaisant. J’ai trois jours pour prendre connaissance d’un nouveau programme, contacter une collègue, si elle a le temps et la possibilité de me répondre, et faire connaissance d’ados à quelques jours de leur bac de français.
Au collège Nohr, les sixièmes Canarticho sont ravis, de découvrir la trogne de Long John Silver, sur le DVD que je leur ai promis de leur montrer. Ils sont aussi mignons que depuis quelques jours.
“Tout va bien, monsieur ?” me demande Chiara en sortant. Sa voix, pourtant aiguë, semble me parvenir de très loin.
Elle traverse le vide de sens dans lequel je flotte ce soir.