Dimanche 18 juillet

Je me dois, en ce beau jour de vacances d’été, de t’avouer l’un de mes secrets les plus honteux : la raison de ma présence sur internet n’est pas de répandre joie et bonne humeur auprès de mon lectorat. Ce n’est pas non plus de partager mon expérience dans le but que d’autres enseignants puissent en profiter.

Non.

Je suis sur internet pour devenir une starlette du web, engranger des abonnés, et devenir pour un nombre croissant de personnes un sujet d’admiration et d’interrogations ardentes comme, par exemple, que met-il sur ses pâtes (du gruyère et du beurre, foin de ces afféteries gnan gnan que sont le pesto et la ciboulette).

Et donc, pour atteindre cet objectif, il me faut à présent, comme toute bonne semi-célébrité (et future femme de médecin) être canceled. Que signifie cet anglicisme barbare ? Que je dois brutalement prendre une position qui fera de moi le mouton noir des gens qui me lisent, et que l’on cherchera à “annuler” mon influence toute relative sur internet. Encore une fois, je ne peux que vous conseiller la merveilleuse vidéo de Natalie Wynn sur la cancel culture, en plus elle est sous-titrée en français et promis, vous serez quelqu’un de mieux après l’avoir vue.

Adieu donc, public chéri, c’était chouette, mais il faut désormais passer aux choses sérieuses.

Enfin sérieuses c’est un bien grand mot.

CHAPITRE 1 : LA POMME DE DISCORDE

(Préambule : si un novice de l’Education Nationale passe par là, déjà, je l’invite à fuir très vite, et s’il insiste pour rester, je lui fournis deux expressions nécessaires pour comprendre cette grande rigolade.

Certifié : enseignant ayant obtenu le concours du CAPES. Emploi du temps : 18h de cours par semaine.

Agrégé : enseignant ayant obtenu le concours de l’agrégation, considéré comme plus sélectif que le CAPES. Emploi du temps : 15h de cours par semaine, touche un salaire plus élevé qu’un titulaire du CAPES. En théorie, davantage destiné au lycée, mais peut tout à fait enseigner en collège.)

Tout commence il y a deux ou trois jours, soit une éternité et demie dans la temporalité des réseaux sociaux. Un tout jeune collègue, que nous appellerons Pâris, écrit ce message, depuis supprimé :

Autant dire que le tweet ne plaît pas à tout le monde. Pâris se prend, via des réponses et des subtweets, un discours à base de “Mais dis donc petit jean-foutre, pour qui tu te prends avec ton agrégation de te croire au-dessus de la plupart de tes collègues et dispensé des règles qui s’appliquent à tous les agents de la fonction publique ?”

Légèrement dépassé par une notoriété qu’il n’avait pas vu venir, notre agrégé passe rapidement son compte en privé. Mais bien entendu, l’affaire ne concerne plus que lui.

Certains agrégés demandent en effet pourquoi tout le monde s’offusque lorsque l’on établit une différence entre certifiés et agrégés, tandis que certains certifiés demandent pourquoi les agrégés sont incapables de lire les statuts qui indiquent que l’enseignement en lycée n’est pas un droit ?
Histoire de simplifier la choses, d’autres agrégés expliquent qu’enseigner en collège les a énormément aidé, et des certifiés se demandent s’il n’y aurait pas un peu de jalousie parmi les leurs.

Bref, accroche-toi Marty, nous avons voyagé dans le temps, et nous nous retrouvons à nouveau dans le grand débat agrégé / certifié.

CHAPITRE 2 : LA GUERRE DE TROIE

Le débat CAPES vs agrégation n’est pas nouveau. Même si je n’en n’ai jamais été témoin, nombre de collègues m’ont rapporté, dans de grands lycées, l’existence de salles des profs séparées selon les statuts.
Je pense que l’un des – nombreux – problèmes provient d’un flou dans le statut des agrégé, flou dont notre bon vieux ministère a le secret. Le statut en question précise que les agrégés enseignent exceptionnellement en collège, mais avant tout dans les lycées et les classes préparatoires (source). En théorie, un agrégé, notamment un agrégé ayant effectué son parcours en ligne droite (sans jamais s’arrêter d’étudier) s’attendra davantage à être nommé pour faire cours à des premières plutôt qu’à des cinquièmes.
Le souci étant que la théorie, c’est bien joli, mais les faits, c’est là. D’après des statistiques de 2017 (qui sont les seules fiables dont je dispose), 16% des agrégés enseignent en collège. Ce qui est peu, mais pas négligeable.

L’entrée dans l’enseignement est souvent un moment de vertige profond. Parce qu’on entre dans la vie active, que l’on est nommé dans un endroit dans lequel on n’a aucune attache, parce que lorsque le premier jour de classe, Yanis vous crache dans les cheveux, ça fait bizarre. Et donc, il ne me paraît pas qu’un collègue nouveau dans le métier (ou pas nouveau en fait), se fende d’un tweet maladroit dans lequel il exprime son cas personnel, en oubliant qu’il parle devant des gens qui en ont marné tout autant, si ce n’est plus que lui, et dont il semble nier la légitimité.
Il ne s’agit bien sûr que de mon interprétation. Mais en vrai, je pense que ce tweet représente l’interrogation d’une tétrachiée d’entrants dans le métier. A savoir : “Mais comment est-ce que je vais faire pour être prof ?” C’est en tout cas la question que je me suis posée un nombre incalculable de fois, lors de mes premières années, d’heures de cours compliquées en formations pédagogiques souvent désastreuses.

L’agrégation brandie est peut-être du mépris pour les collégiens. Peut-être un bouclier. Je n’en sais rien, mais Twitter n’étant pas environnement à laisser le bénéfice du doute (comme le montrera très probablement l’accueil réservé à ce billet), il était évident qu’on allait interpréter ce fameux tweet comme une attaque envers la légitimité d’une catégorie de profs.

CHAPITRE 3 : LA-HAUT SUR L’OLYMPE

La légitimité, le mot est lâché. Et non, je n’accepterai pas l’argument “Gna gna gna, les profs qui pignent tout le temps qu’on ne les aime pas.” Depuis que j’enseigne, et particulièrement ces dernières années depuis l’entrée en fonction d’un certain ministre, le discours ambiant semble être, tous en chœur que “Les profs ils travaillent que 18 heures par semaine, ils sont toujours en vacances, ils se plaignent et ils donnent pas de bonnes notes à Marie-Ludivine.” (liste non-exhaustive).
Passer des semaines / mois / années à se battre contre ces clichés peut finir par fatiguer, exaspérer, même. Et lorsqu’on lit les paroles d’un collègue qui semble vouloir rejoindre le camp des oppresseurs, qui se placerait au-dessus de nous, l’envie est forte de le rappeler à l’ordre. Peut-être de l’humilier un peu. Pour lui rappeler que nous sommes dans la même galère, qu’il y a intérêt à ce que nous faisions corps, et que si ça n’est pas possible, autant qu’il quitte le navire.
Je ne pense pas que cette méthode soit efficace. Je crois aux vertus de l’explication, en permanence. Je crains que le fait de secouer un collègue un peu prétentieux ou un twittos maladroit est contre-productif. Car il se mettra alors sur la défensive et sa rupture avec cette union des enseignants que je crois nécessaire de créer, surtout en ce moment, sera consommée. Mais il est de notoriété publique que je suis un traître vendu au patronat, je ne développerai donc pas cet argument plus avant.

“Mais Samovar, il y aussi des agrégés qui ne se plaignent pas d’enseigner au collège, des certifiés qui font des étincelles au lycée, des contractuels et des vacataires qui font de leur mieux partout où ils passent.”

En effet. Et j’en connais, et c’est tout à leur honneur. C’est même génial qu’ils puissent s’éclater et apporter à leurs élèves. Elle est là, notre légitimité. Dans le boulot que nous effectuons. Parce qu’en fin de compte, je pense que chacun d’entre nous sait parfaitement. S’il bosse correctement ou s’il est en difficulté. C’est là que se trouve notre légitimité. Et s’il se trouve que j’ai mal interprété ce tweet, s’il est une marque de mépris envers les enseignants de collège… Mais en gros qu’est-ce qu’on en a à foutre. Il n’a rien pigé, tant en tant que prof, qu’agrégé et que personne.

Par contre, qu’une agrégée estime qu’elle est davantage apte à préparer des élèves au bac qu’un certifié… C’est son droit le plus strict. Du moment qu’elle est capable de le prouver à ses élèves, lors de ses cours.

CHAPITRE 4 : LA COLÈRE D’ACHILLE ET DES AUTRES

“Assez” va finir par crier une foule exaspérée, “assez de cet argumentaire débile, quand est-ce que tu finis et qu’on peut te lyncher ?”

J’ai presque fini, promis. Juste un dernier truc.

Poussé par un démon pervers, je me suis fendu ce matin d’un tweet troll. J’ai écrit, je cite :

“Bonjour les certifiés, bonjour les agrégés.”

J’ai reçu nombre de réponses rigolardes ou ironiques, de gens qui avaient saisi la référence à ce tweet.

J’ai aussi reçu un nombre de messages privés furieux (et pour le coup, premier degré), me demandant pourquoi je ne citais pas les vacataires, les contractuels, les profs des écoles, les CPE et j’en passe. L’idée n’est bien entendu pas de prendre qui que ce soit pour un con (en tout cas pas parmi mes collègues) : mais cette mini-expérience confirme qu’il y a quelque chose de profondément viscéral dans cette défense de notre statut, quel que soit la fonction que l’on occupe dans la grande machine de l’éducation.

Et pour conclure encore une fois en manuel de développement personnel : cette mini-affaire a oscillé entre la rigolade et la grosse colère. Mais j’ignore si elle apportera quoi que ce soit de plus à la réflexion sur notre métier. Certains agrégés ne risquent-ils pas de se sentir éléments indésirables du corps professoral ? Certains certifiés n’auront-ils pas l’impression qu’on continue à les déclasser ? De jeunes profs ne penseront-ils pas qu’un faux pas sur le Twitter prof risque de vous vouer à un supplice de la planche virtuel ? A la fin des fins avons-nous corrigé quoi que ce soit ? A la fin des fins, ce long et indigeste soliloque aura-t-il apporté quoi que ce soit de nouveau sur cette histoire ?

En tout cas, merci au trois derniers qui sont restés, les tomates trop mûres se trouvent sur votre gauche, bonne soirée à vous !

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