Vendredi 9 juillet

Aux membres de la rédaction de Charlie-Hebdo,

Dans un article du 8 juillet (disponible ici), l’un de vos dessinateurs a publié une série de trois dessins satiriques, intitulés, je cite “Quand les larbins de l’Éducation Nationale deviennent les complices des fous de Dieu”.

Ces dessins représentent respectivement un professeur d’Histoire-Géographie invitant ses élèves à ouvrir leur Coran, une professeure d’Arts Plastiques à brûler Charlie-Hebdo, et un professeur de SVT, à côté d’un corps décapité, expliquant à ses élèves que ce cadavre de “blasphémateur” va être disséqué.

Votre publication est souvent définie comme satirique. Si j’en crois la définition, donc, “une critique de son sujet (des individus, des organisations, des États, etc.), souvent dans l’intention de provoquer, prévenir un changement ou de porter à réfléchir.” (Wikipedia. Oui, je sais, c’est basique, mais la définition est claire).

Me sentant provoqué – parmi une foule de sentiments infiniment plus violents – j’ai donc tenté de réfléchir. En cela, je suppose que votre publication est pertinente. Je me suis penché sur l’étude ayant servi d’argument à ces dessins. Étude expliquant que les “jeunes profs” auraient de la laïcité une vision plus “ouverte, libérale et inclusive” que leurs aînés. Ces trois adjectifs semblent être ceux qui ont provoqué cette envie de caricature, étant donné qu’ils sont en tête de votre article.

J’ignore où je me situe sur votre curseur. J’ai trente-huit ans, enseigne depuis quatorze. Suis-je un Ancien, ou un Moderne ? C’est le premier problème de cette étude. Catégoriser les enseignants en camps. Les Jeunes et les Vieux. Le Mal et le Bien. Parce que, clairement, c’est un peu l’idée, non ? Les Hussards Noirs de la République contre les Relativistes Culturels. Ceux qui barrent la route à tous les extrémismes contre ceux qui les laissent entrer dans les écoles.

Jusqu’à l’année dernière, j’étais enseignant en banlieue parisienne. Je n’ai pas le chiffre, mais à la louche, je dirais que plus de 60% des “jeunes profs” s’y trouvent affectés, après leur concours. Et ils vont souvent enseigner dans des espaces où des religions diverses coexistent. Et parfois, oui, se laissent à voir de façon plus “ostentatoire” qu’à Pont L’Abbé ou Rennes-Le-Château. Il est très probable qu’à la première rencontre parents-profs de Mantes-La-Jolie, un collègue voit arriver une maman voilée, à la remise du bulletin de son enfant. Que des élèves mettent en avant leur religion. Et alors, que font-ils, ces jeunes fous de collègues ? Ils s’en remettent à la laïcité dans son sens juridique ! Ils se servent de la loi comme d’un cadre servant à définir les rapports sociaux d’un pays ! Voilà qui est dingue !

Et cela vous chatouille. Parce que ces trois dessins appellent aux valeurs, et non à la loi. Les enseignants devraient être un socle, un pilier servant à défoncer du curé, de l’imam ou du pasteur. Bien entendu : c’est par la religion que l’extrémisme arrive. Il est temps que ces jeunes cons comprennent que la mort de Samuel Paty – à laquelle, il faut le dire, il est difficile de ne pas penser en regardant le dernier dessin, surtout que personnellement, j’y reviens tous les jours – c’est la faute à la complaisance face à la religion. Qu’il est urgent de revenir à une laïcité de combat. Celle qui permet une société saine et apaisée !

Bon. Nous sommes dans un pays où la liberté de la presse n’est heureusement pas un vain mot. Ni celle de la caricature.

Quelques observations cependant.

Tout d’abord, vous n’êtes certes pas enseignants. Donc peut-être ne savez-vous pas que ces tentatives de division (jeunes-vieux, contractuels-titulaires, certifiés-agrégés) nous les vivons au quotidien dans notre profession, et notamment depuis les dernières élections. Enseigner est une activité souvent très solitaire, même si l’on est entouré d’élèves. Cette opposition débile entre génération de petits cons et de vieux sages est un coup supplémentaire dont on se serait bien passé. Surtout après l’année venant de s’écouler, où les coups ont plu de partout. Littéralement.
Je ne dis pas que cela nous exempte de toute critique. Mais il existe des moments très difficiles où peut-être, juste peut-être, il est bon de savoir différer les moqueries. Notamment lorsque l’on est en deuil.

Ensuite, tourner les religions en ridicule est une chose. Un droit précieux et inaliénable (dont je ne me prive pas, étant donné que je suis déjà voué sept-cent-dix fois à l’enfer s’il existe). Par contre, une fois encore, les caricatures présentes dans l’article trahissent une méconnaissance totale des réalités du métier d’enseignant. Et puis aussi, peut-être, un peu de paresse. Ahah, maintenant on lit le Coran dans les écoles (parce que le Coran, forcément, ça fait poper des intégristes dès qu’on l’ouvre), lol, et on met le feu à Charlie Hebdo. Je sais pas. C’est pas un peu prétentieux de présenter sa propre publication comme étant le flambeau des Lumières ? Je dis pas que vous auriez pu le remplacer par les Lettres Persanes, mais pourquoi pas Libération (ahahah, vous avez vu comme on se marre ?)

Enfin, et c’est là le plus ironique, le chapeau de votre article met en exergue une citation hyper élégante de la coprésidente de la FCPE qui expliquait sans transpirer que l’école “ne parvenait plus à faire vivre la laïcité”, ce qui expliquait, encore une fois, l’assassinat de M. Paty. (ce propos a depuis été retiré des réseaux sociaux d’ailleurs).
Mais franchement, j’aimerais comprendre, si c’est là votre opinion : vous pensez qu’il existe un endroit où elle vit davantage, la laïcité ? Que dans les espaces infiniment divers, infiniment complexes que sont les écoles, les collèges et les lycées ? Où des enseignants formés à toute vitesse – quand ils sont formés – se doivent de traiter des problèmes d’une complexité épouvantable, dans des délais ridicules ?

Parce qu’il me semble – mais ça n’est que mon avis, de prof sans doute corrompu par trop de temps en Essonne – que si la laïcité des Hussards Noirs fonctionnait encore, on s’en servirait, hein. On ne change pas de comportement parce que c’est plus à la mode, hop hop hop tous en crop top ! On change de comportement parce que le monde change. Parce que nous vivions dans une société de plus en plus complexe (punaise, je dois vraiment écrire la phrase précédente, qu’on dirait sortie d’un manuel de socio pour les 8-10 ans ?). Et surtout nous changeons de comportement parce que nous sommes devenu la première digue sur laquelle se brisent ces mutations de société.
Nos collègues ne se font pas agresser, brutaliser, tuer parce qu’ils ne savent pas “faire vivre la laïcité”, ou parce qu’ils ont une vision “inclusive” de la laïcité (d’ailleurs, vous êtes allé voir comment ça se passait Outre-Manche ? Leur Apocalypse se déroule bien ? Parce que si on suit votre logique, ce doit être la fin du monde, chez eux) : tout cela arrive parce que nous ne sommes plus protégés, ni formés, ni respectés.

Eh oui.

Parce que les profs sont désignés comme responsables au moindre dysfonctionnement d’une machine dont, ironie sublime, ils pointent lesdits dysfonctionnements depuis des lustres. Qu’ils tentent de rafistoler avec les moyens du bord, tandis que leur hiérarchie se rengorge de ce qui fonctionne et se défausse de ce qui déconne. Les profs sont, plus que jamais, la cible numéro uno des critiques quant aux problèmes qu’ils rencontrent au quotidien dans leurs classes. Et osent-ils se demander comment faire évoluer les choses, osent-ils se demander si, justement, il ne faudrait pas envisager d’autres modalités quant aux rapports aux différences de cultures, de croyances et de religion, qu’on sonne l’hallali. Et que quand tout le monde nous a bien tapé dessus, un journal satirique vient nous mettre un dernier petit coup de pied dans les côtes parce que, hey, il n’y a pas de raison que nous y coupions.

Et puis bon. L’année prochaine, le Ministère de l’Éducation Nationale remettra la charte de la laïcité en couleur dans les carnets de correspondance des élèves, il rappellera bien “qu’il faut la lire en Éducation Civique” et tout le monde applaudira, et remettra deux euros dans la machine à bashage des profs si cette jolie double page n’a pas réussi à régler tous les problèmes de la laïcité.

Vous savez, les gens de Charlie, j’adore rire de moi, de mes collègues. Il y a des milliards de comportements à brocarder chez les profs. Mais quand vraiment, les fondations tremblent, on a du mal à prendre les choses avec humour.

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