Samedi 4 septembre

J’ai pas mal repensé ma garde-robe, ces derniers temps. J’ai acheté de nouvelles chemises, un blouson, des badges. Jusque là je ne portais pas de badge. Des masques colorés, aussi, et des chaussures qui le sont tout autant.
Autant d’accessoires pour invoquer ma persona. Dans le jeu vidéo japonais éponyme, les héros invoquent leur persona, une figure de l’inconscient collectif, afin de se battre contre des cauchemars incarnés. Si ce jeu résonne autant en moi, c’est qu’il a mis une histoire, aussi naïve soit-elle, sur ce que je fais quotidiennement : mettre un masque, semblable à moi-même et pourtant différent, pour faire face aux élèves. Parce qu’ils me renvoient, souvent sans s’en rendre compte, tout ce que je crains le plus : mes insécurités, mon manque de boulot, mes compromissions. Alors pour lutter, je grandis démesurément les quelques piliers sur lesquels reposent mon courage. Je l’ai déjà écrit plusieurs fois dans ce journal, et, cette année plus que les précédentes, je le ressens.
Parce que j’avance dans l’inconnu : malgré les conseils et les visages amicaux, je suis à nouveau novice. Dans mes cours, dans mes rapports avec ces collègues dont j’ignore tout, dans mon rapport à ces élèves qui ne sont, pour le moment, que des listes de prénoms que je parcours. Inutilement, d’ailleurs. Tant que je ne verrai pas leurs regards, qu’il n’y aura pas la musique d’une voix attachée à ces lettres, je serai incapable de retenir quoi que ce soit.
Alors je fais tourner entre mes doigts ce qu’il y a d’un peu concret : les classeurs impeccables dans lesquels j’ai rangé mes cours – ils resteront probablement impeccables jusqu’à la fin de la semaine prochaine – les colifichets que j’épinglerai sur mes vêtements, que je passerai à mes poignets, le carnet à griffonner tout ce qui importe.
Je suis à un moment d’angoisse et d’exaltation, à parts égales. Parce que j’ai beau être terrifié, il s’agit de ce moment de l’année où j’ai le privilège de choisir qui je serai. Pour trois mois. C’est ce qui m’a sauvé, les premières années de ma carrière, alors que je me noyais totalement dans les exigences d’un boulot que j’avais sous-estimé, bouffi que j’étais de toute la prétention possible : être quelqu’un d’autre. Le meilleur vecteur possible pour enseigner.
En ce moment, la voix synthétique de mon application de sport me dit l’une des plus grandes vérités du monde, pendant que je fais des abdominaux : “Cela ne doit pas être douloureux.” On pourrait appliquer ce précepte à 99% de l’existence.
Et pour que ce ne ce soit pas douloureux, pour pouvoir être ni tout à fait moi-même, ni tout à fait un autre, pour conjurer mes démons et surtout, surtout, pour rencontrer mes élèves, je reprends entre les mains ce masque, cette persona. Et je la réinvente, une année de plus.