Samedi 17 avril

« D’ailleurs croyez-vous qu’un seul homme au monde dira jamais : je suis heureux ? » – Bernard-Marie Koltès –

Ça m’arrive. À chaque début de vacances, à chaque début de période. Quand je vois l’étendue des pages blanches se déployer devant moi.

Vendredi 19 avril

Avec la gentillesse propre à Twitter, un usager a diagnostiqué que j’entretenais un « rapport obsessionnel un peu pathétique » envers mes élèves.

Sur l’échelle des amabilités que je reçois quotidiennement via ce réseau, celle-ci tape à peine un 3/10. Toutefois, elle a l’avantage de me permettre une petite introspection : suis-je « obsédé » par mes élèves ? Si je rapproche ma relation à eux avec ce que j’ai de plus voisin dans mon existence, je dirais que mes élèves sont un chaman, un guerrier et un chevalier de la mort.

Promis, je n’ai pas – trop – bu, je m’explique. En 2020, j’ai passé énormément de temps à jouer à World of Warcraft, parce que je m’étais fait trois amis. Qui jouaient les trois personnages cités ci-dessus. Moi-même, j’étais le prêtre, le guérisseur de la troupe. Et lors des soirées que nous passions ensemble, maintenir en vie ce petit groupe était ma préoccupation principale. L’intégralité de mes pauvres réflexes et de mon attention était toute entière dirigée vers ces petits êtres de pixels, dont les voix me résonnaient au casque. En voir un tomber, me rendre compte que j’avais mal anticipé, que je m’étais mal placé, que, par ma faute, notre progression dans ce donjon retors était compromise me tordait le bide.

Et puis je quittais le jeu et je pensais à tout autre chose. J’en parlais parce que c’était une expérience sociale intéressante.

Ça n’est pas bien différent, quand je bosse. Mon souffle en rythme de cette heure de cours qui se déroule comme un labyrinthe en terre d’Azeroth. Ces élèves qui lancent leurs sorts le long des copies. Moi, un peu en retrait, qui tente de stabiliser, de permettre que l’aventure arrive à son terme.

Et puis le collège, le lycée ferme. Les vacances débutent.

Mes priorités changent. Je suis autre. Je raconte mes runs dans WoW et mes anecdotes de prof. Qui sont moi, bien entendu. Moi. Cet amas de rapports obsessionnels un peu pathétiques.

Ainsi soit-il.

Jeudi 18 avril

Je déteste me sentir sale. Je donnerais n’importe quoi pour ne pas éprouver ce sentiment poisseux, dégueulasse, lorsque je me retrouve dans cette situation où j’ai été joué par un élève – une élève en l’occurrence – et qu’il faut traiter le sujet. La mettre en face de sa dégueulasserie. Ici, en l’occurrence, avoir en loucedé pris une photo de moi pendant le cours.

Elle ouvre de grands yeux, tente de nier, n’y arrive pas. Change de visage, pour qu’apparaisse le masque de l’ado boudeuse, que ça fait chier de s’être fait prendre en flag’.

Je déteste ça. À nouveau le conflit. À nouveau devoir trouver les mots tranchants, impitoyables. À nouveau, se rendre compte que ce rapport que tu crois avoir instauré avec les mômes ne repose sur rien, ou presque. Leur confiance est à la merci d’un moment de chaleur, de deux heures de cours un peu trop compliquées, des vacances qui arrivent.

Je déteste ressentir cette colère qui me dévore les entrailles dans la bagnole, et encore maintenant. Sentir que ce que j’ai construit, cru construire, c’est du coton. Et qu’importe si j’ai eu des cours merveilleux ce matin ? Qu’on a vachement avancé, que l’une des classes de première a des résultats exceptionnels ? Si ça se trouve, demain ce sera eux qui tenteront un truc pareil.

Vivement les vacances, tiens.

Mercredi 17 avril

Je viens d’écrire les derniers devoirs de mes élèves de première sur Pronote. Le bout du chemin avec eux est désormais visible.

Déjà.

Je suis un peu triste, je l’avoue.

Mardi 16 avril

« Oh purée c’était chiant ! »

Valère s’étire de tout son long tandis que la sonnerie résonne, sans couvrir son exclamation. Je lui lance un regard faussement offensé par-dessus mes lunettes et les élèves qui ramassent leurs affaires.

« Ben merci, ça fait plaisir ! Quand je pense que je vous ai sorti mes meilleures blagues.
– Non mais vous étiez marrant monsieur. Mais une heure trente de lecture linéaire… Puis bon, j’aime pas le français. »

Il parle sans la moindre animosité, et s’éloigne en discutant avec ses amis, après m’avoir souhaité une bonne journée. Me laissant tout seul dans la salle avec pas mal de questions et une révélation supplémentaire : je suis tombé dans le piège dont j’avais cru me prémunir.
Depuis que j’enseigne, je passe mon temps à seriner à mes élèves – dans leur quasi-totalité des collégiens – qu’ils faut qu’ils s’intéressent à la matière pour eux, pour ce qu’elle leur apporte, et pas pour le prof. Qu’on s’en fout qu’ils me détestent ou m’aiment bien. Que c’est intéressant mais pas important pour leur histoire d’élève.

Et pourtant. Et pourtant cette année de première est une course d’obstacle. Parce que le temps est compté, parce que l’épreuve du bac est aride, parce que les lectures sont laborieuses.

Parce que je m’entends bien avec les premières. Des premières aux spécialités scientifiques.

Et eux, sont capables de faire la différence. Entre leurs cours et la personne du prof.

Ça me fait de la peine. Parce que, même si je trouve ça nul, même si je peine à me l’avouer, je me disais qu’en me montrant suffisamment captivant, en faisant le show, en multipliant les activités, je leur ferais comprendre que le français, c’est chouette, même quand ça consiste en grande partie à avaler des explications de texte par cœur ou presque. Ça n’a pas marché, et, quelque part, tant mieux. Mes élèves sont sains d’esprit et bienveillants.

Pourtant ça me chagrine. Même si c’est débile. Mes pouvoirs sont limités : par les programmes, les textes, les échéances. Tout ce que je peux faire, c’est les accompagner du mieux possible. Et avoir l’humilité de me dire que je ne suis que leur enseignant.

Lundi 15 avril

Je n’ai jamais pris de temps pour Hugo, depuis le début de l’année. Il faut dire qu’il fait tout pour que ça n’arrive pas. Installé au milieu de la classe, il ne participe que rarement – mais assez pour que je lui fiche la paix, par rapport aux élèves qui évitent systématiquement mon regard – a des résultats moyens, ne se déconcentre pas plus que ses autres camarades, et répond toujours d’un « non non », quand je lui propose de l’aide.

Mais là, Hugo a demandé à jouer une scène de théâtre. Je pense qu’il ne s’est pas rendu compte de ce que ça impliquait. Et quand il a demandé à changer, je lui ai expliqué que c’était trop tard.

Donc là, ce matin, avec sa partenaire, il fait un peu la gueule. Et déblatère son texte rapidement, de façon étouffée, en espérant probablement que je lui fiche rapidement la paix.

« Attendez, on va essayer autre chose. »

Il s’interrompt. Heureusement, je suis dans une classe d’élèves hyper scolaires, qui ne protestent presque jamais. Donc il n’ose pas protester non plus.

« Quand vous dites « Vous verrez cette crainte heureusement déçue », essayez de faire un geste du bras, comme pour la réconforter… »

Ce n’est pas grand chose. C’est un tout petit geste du bras. Mais je sais. Je sais parce que j’ai été à sa place. Il suffit juste que cette réplique, que ce geste sonnent juste. Il suffit juste que ça fonctionne.

Et ça fonctionne. Les trois élèves qui servent de public applaudissent.

« Ah ça rend trop bien, tu as trop bien joué ! »

Hugo ouvre de grands yeux, un peu perplexe. Recommence sa réplique. Et alors qu’il reprend le travail sur la scène, d’autres mouvement lui viennent.

« Après, il y a le texte qui m’empêche d’essayer d’autres trucs…
– Vous n’avez pas grand-chose à lire… Peut-être que si vous posiez le livre…
– Mais je vais oublier…
– Essayez. »

Quinze minutes. À l’issue desquelles il n’est plus tout à fait le même. Juste pour un petit moment, juste pour aujourd’hui. Mais lorsqu’il quitte la salle, pour la première fois de l’année, il n’est pas dans le peloton de tête. Pour la première fois de l’année, il me dit au revoir en me regardant.

Samedi 13 avril

Ces derniers jours, je corrige énormément de copies d’élèves qui ne sont pas les miens : hasard du calendrier, des devoirs communs ont succédé à des bacs blancs dans mes deux bahuts. Me voilà donc, ramenant quotidiennement des brassées entières de feuilles – priant très fort que l’une d’entre elles ne décide pas de se faire la malle – et évaluant donc des travaux de personnes que je ne connais pas.

Des tas de questions surviennent : comment leur apporter quelque chose, à ces mômes dont j’ignore tout des capacités, des difficultés et des compétences ? Me voilà à griffonner partout où une marge me laisse de la place, à réfléchir, passer un coup de correcteur, me désespérer d’avoir cochonné un devoir. Ou à me rengorger stupidement en me disant que « mes élèves ne font plus cette erreur ». Ouais. Mais ils en font une autre que je ne trouve jamais dans ces devoirs. Ces feuillets sont des traces du boulot effectué par mes collègues.

Au fur et à mesure, la certitude s’installe : si seulement nous avions un peu de temps pour venir nous voir, les uns les autres. Si nous avions d’autres moments que les dix minutes devant la cafetière pour nous donner des billes, pour réfléchir à ce qui marche vraiment. Dans cet établissement précis, parce que, je m’en rends de plus en plus compte, transférer des systèmes entre bahuts est une équation dont le résultat est rarement celui auquel on s’attend.

Impression, au fil des années, que ce lien entre collègues, déjà bien ténu du fait de nos conditions d’exercice, se dissout. Au-dessus de nous, nos responsables tempêtent, s’agitent, exigent que nous travaillions de concert. Tandis qu’en journée nous courons, nous nous croisons dans des salles toujours plus exiguës. Nous avons déjà du mal à voir nos élèves. Comment s’intéresser aux autres. J’ai peur, tellement peur de m’éloigner d’eux.

Vendredi 12 avril

« L’idée, c’est de commencer par trouver un vice à dénoncer. Pas forcément quelque chose de grave. Mais quelque chose que vous trouvez désagréable, ridicule ou inconvenant.
– Mais tout m’énerve monsieur ! C’est ce qu’on me dit tout le temps, toi t’es tout le temps en train de gueuler !
– Tiana !
– Oui, ok, de récriminer. »

De fait. Les yeux sombres de Tiana sont toujours brillants de colère. Mais depuis le début de l’année, où je l’ai encouragée à exprimer son désaccord, le fait est qu’elle le fait beaucoup moins. Elle bosse beaucoup plus, et ses notes s’envolent. Enfin, jusqu’à ce jour où la classe s’entraîne à écrire une satire, et où elle sèche pour trouver un sujet.

« J’ai pas l’impression que ce soit utile, en vrai, monsieur.
– C’est important pour comprendre comment fonctionne le texte. Une satire, ça se compose…
– Non, je sais mais… je sais pas, je trouve ça… vain. »

Encore ce mot. Depuis que j’enseigne, je crois qu’il a dû être employé par à tout casser dix élèves à l’oral. Tiana l’utilise très souvent. Et toujours après cet espace, ces points de suspension. Où quelque chose voile la braise qui y luit. Je me demande, je suppute. Sans doute je surinterprète. Il y a des infinis en Tiana, une envie de confronter sa vie, ses convictions, sa colère, à un idéal, à quelque chose de grand. Ai-je devant moi une future militante ? Une activiste, une femme politique ? Une artiste ? Rien de tout ça, qui sait.

Mais à chaque fois, je constate qu’émane, pure et inaltérable, cette immense puissance, de Tiana. Celle de la lutte pour trouver un sens. Et j’aimerais l’aider à le trouver.

Jeudi 11 avril

Devant le lycée, une journaliste nous prend en photo. Nous tenons tous une lettre afin de former un slogan. Je suis un peu décalé, ma lettre de traviole.

Mais je suis là, parmi ces collègues.

J’ai une place.